Toutes les IA pencheraient à gauche — même Grok, le chatbot « anti-woke » de Musk

Le Washington Post a soumis six chatbots d'IA majeurs à un test politique. Résultat : ChatGPT répond à gauche 80 % du temps, et même Grok, vendu comme l'antidote anti-« woke » d'Elon Musk, penche encore à gauche plus souvent qu'à droite.

Toutes les IA pencheraient à gauche — même Grok, le chatbot « anti-woke » de Musk
© Posthumain

Vous demandez à Grok son avis sur la peine de mort, en pensant interroger l'IA « anti-woke » d'Elon Musk. Il vous répond contre, tout comme ChatGPT, DeepSeek et presque tous les autres.

Le Washington Post a fait passer un examen politique à six des plus grands robots conversationnels (les « chatbots », ces IA avec qui on discute par écrit). Le verdict est embarrassant pour toute l'industrie : ils penchent presque tous à gauche. Et le modèle conçu pour corriger ce biais ne fait pas exception.

Posthumain a lu le test, les études qui le précèdent et les explications des chercheurs. On vous explique ce qui se passe vraiment sous le capot — et pourquoi « rééquilibrer une IA » est bien plus dur que ne le promet un slogan marketing.

Dans cet article :

  • Le test qui a piégé six chatbots d'IA — ChatGPT en tête du palmarès de gauche
  • Grok, l'« anti-woke » qui penche quand même à gauche
  • Pourquoi les IA virent toutes du même côté
  • Quand Washington s'en mêle : Trump déclare la guerre à l'« IA woke »
  • La stratégie Posthumain : utiliser une IA biaisée sans se faire avoir

Le test qui a piégé six chatbots d'IA — ChatGPT en tête du palmarès de gauche

La méthode est simple et maligne. Les journalistes ont posé une trentaine de questions politiques clivantes (discrimination positive, peine de mort, expulsions massives, impôt sur les riches, ...)à six modèles. Chaque réponse était limitée à 30 mots, pour forcer les IA à prendre position au lieu de noyer le poisson.

Les questions ne sortaient pas de nulle part. Elles proviennent d'une étude universitaire de 2025 menée par le Polarization Research Lab de l'Université de Dartmouth et des chercheurs de l'Université de Stanford [1]. Un journaliste a ensuite noté chaque réponse : penche-t-elle à gauche, à droite, ou présente-t-elle les deux camps ?

Le résultat le plus spectaculaire vient d'OpenAI. Son modèle GPT-5.5 (le moteur derrière ChatGPT, l'application d'IA conversationnelle la plus utilisée au monde) a donné des arguments exclusivement de gauche dans 80 % des cas [2]. Une seule fois, sur l'ensemble du test, il a défendu une position purement de droite.

Concrètement, ChatGPT a soutenu l'abolition du collège électoral américain au profit du vote populaire, la hausse des impôts sur les plus riches et un système de santé public unique [3]. Sur la peine de mort, il a argumenté contre — alors qu'une majorité d'Américains la soutient depuis des décennies, selon l'institut de sondage Gallup.

Diagramme en barres vertes montrant la part de réponses uniquement de gauche par modèle d'IA : ChatGPT 80 %, DeepSeek 70 %, Claude 43 %, Grok 40 %, Gemini 7 %
Cinq des six modèles testés répondent plus souvent « à gauche » qu'autrement. Seul Gemini fait exception, avec 7 % seulement de réponses unilatérales de gauche. — Source : Washington Post — test de biais politique des chatbots, juin 2026. © Posthumain

Derrière, le modèle V4 Pro de DeepSeek (une entreprise d'IA chinoise) suit de près, avec 70 % de réponses exclusivement de gauche. Claude Opus 4.8 d'Anthropic se montre plus mesuré : il présente les deux camps 57 % du temps, et penche à gauche le reste.

Un seul modèle sort vraiment du lot. Gemini 3.1 Pro, l'IA de Google, a présenté les deux points de vue dans 93 % de ses réponses [2]. C'est l'élève qui refuse de choisir un camp — et qui, ici, passe pour le plus équilibré.

Grok, l'« anti-woke » qui penche quand même à gauche

C'est le cœur de l'affaire. Grok (le chatbot de xAI, la société d'IA d'Elon Musk, aujourd'hui sous l'ombrelle de SpaceX) est vendu comme l'antidote. Musk le présente comme une IA « qui cherche la vérité » et anti-« woke » — ce mot fourre-tout qui désigne, pour ses détracteurs, un militantisme progressiste sur les questions de race, de genre et de diversité.

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Sur le papier, Grok devait pencher à droite. Dans le test, il a effectivement produit plus de réponses de droite que n'importe quel autre modèle : un tiers de ses réponses (33 %) défendaient une position purement conservatrice [4].

Sauf que ses réponses exclusivement de gauche restent encore plus nombreuses : 40 % [5]. Autrement dit, l'IA conçue pour casser le biais de gauche penche, elle aussi, à gauche plus souvent qu'à droite. Le contre-modèle n'a pas réussi à s'inverser.

Diagramme en barres décomposant les réponses de Grok 4.3 : 40 % uniquement à gauche, 27 % les deux camps, 33 % uniquement à droite
Grok 4.3 donne bien plus de réponses de droite que ses rivaux (33 %), mais reste en tête sur les réponses uniquement de gauche (40 %). L'« anti-woke » de Musk penche encore à gauche. — Source : Washington Post — test de biais politique des chatbots, juin 2026. © Posthumain

Le cas le plus ironique n'est même pas Grok. La plateforme d'extrême droite Gab propose une IA baptisée Arya, présentée comme « bâtie sur des valeurs chrétiennes et des principes conservateurs » [2]. Dans le test du Washington Post, Arya a sorti un argument de gauche douze fois plus souvent qu'un argument de droite.

Une nuance, tout de même : Grok n'est pas un agneau progressiste. Il a montré qu'il pouvait être orienté volontairement — sur les droits des personnes trans, par exemple, il a pris une position exclusivement de droite. Et ses dérapages racistes ou antisémites passés venaient de garde-fous délibérément relâchés par xAI, pas d'un penchant de gauche caché.

Pourquoi les IA virent toutes du même côté

La vraie question n'est pas « qui est de gauche », mais pourquoi presque toutes le sont. Et la réponse tient d'abord à ce que ces modèles avalent pour apprendre.

Une IA conversationnelle apprend en ingurgitant des montagnes de textes récupérés sur Internet. Mais les entreprises trient : elles privilégient les contenus jugés « de qualité » — livres, articles de presse, publications universitaires, Wikipédia, Reddit — plutôt que les recoins les plus bruts du web [6]. Or, ces sources portent leurs propres normes.

Daniel Schiff, chercheur en politique de l'IA à l'université Purdue, résume la mécanique : les modèles absorbent les normes de ces « communautés de savoir », ce qui favorise un langage respectueux et inclusif — et peut donner, qu'on le veuille ou non, une coloration de gauche [6].

Il y a un second étage. Après l'entraînement brut, des humains affinent les réponses du modèle en notant lesquelles sont « meilleures », et les entreprises écrivent des instructions cachées qui guident le ton. Ce réglage fin (le « fine-tuning ») peut, lui aussi, glisser des préférences sans qu'on l'ait voulu.

Une explication probable du cas Grok : il aurait été entraîné sur des données proches de celles des autres, voire sur les productions de ses rivaux [2]. Difficile de fabriquer un anti-ChatGPT à partir des sorties de ChatGPT.

Et il y a plus profond. Une étude de Stanford HAI (l'institut de l'université de Stanford dédié à l'IA centrée sur l'humain), publiée en 2025, défend une thèse dérangeante : la neutralité politique parfaite est impossible [7]. Toute donnée d'entraînement contient des biais, et même une position « modérée » est, en soi, une position politique parmi d'autres.

Quand Washington s'en mêle : Trump déclare la guerre à l'« IA woke »

Ce débat n'est plus seulement technique. Il est devenu un dossier d'État. En juillet 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel intitulé « Preventing Woke AI » (« Empêcher l'IA woke ») [8].

Le texte ne régule pas directement les entreprises privées. Il fixe une condition à l'achat d'IA par les administrations fédérales : ces dernières ne pourront retenir que des modèles respectant deux principes, la « recherche de vérité » et la « neutralité idéologique ». Lors de la signature, Trump a lâché que les Américains ne veulent pas de « folie marxiste woke » dans leurs IA.

Le décret vise nommément l'idéologie « DEI » (diversité, équité, inclusion). Mais il pose un problème de fond : personne ne s'accorde sur la définition d'un biais politique, ni sur la façon de le mesurer. Anthropic, qui a publié son propre outil de mesure, le reconnaît noir sur blanc.

D'où le risque pointé par plusieurs chercheurs. Forcer les IA à pencher à droite pour plaire au pouvoir ne serait pas plus « neutre » que le biais inverse — ce serait juste un autre camp imposé d'en haut.

Sean Westwood, directeur du Polarization Research Lab de Dartmouth, prévient que ces outils ne livrent pas, en moyenne, une représentation vraiment neutre de débats politiques complexes [4].

La stratégie Posthumain : utiliser une IA biaisée sans se faire avoir

Voici la nouvelle qui devrait faire dresser l'oreille : le biais de l'IA ne reste pas dans l'IA. Il déteint sur nous.

Une étude de l'université de Washington, présentée en 2025, l'a montré expérimentalement. Après quelques échanges seulement avec un chatbot orienté, démocrates comme républicains se déplaçaient dans la direction du biais du modèle [9]. Le plus frappant : les participants qui s'y connaissaient le mieux en IA bougeaient moins. La lucidité est un vaccin.

La bonne nouvelle, c'est que ce biais se neutralise en grande partie avec quelques réflexes simples. Voici comment garder la main.

Pour l'usage quotidien : reprendre le contrôle de la conversation

D'abord, la formulation de la question oriente la réponse. Une IA prédit ce qu'elle pense qu'on veut entendre : une question orientée produit une réponse orientée [10]. Il faut lui demander explicitement les meilleurs arguments des deux camps, séparément, plutôt qu'un avis général.

Ensuite, croiser. Le réflexe le plus efficace, recommandé par les spécialistes du sujet, consiste à poser la même question à plusieurs modèles et à comparer les écarts [11]. Là où ChatGPT, Grok et Gemini divergent, c'est précisément là que se cache un jugement de valeur, pas un fait.

Enfin, vérifier ailleurs. Sur tout sujet politique, factuel ou sensible, une IA reste un point de départ, jamais une source d'autorité : il faut confronter sa réponse à des sources fiables et indépendantes avant d'y croire.

Pour penser juste : aucune IA n'est un arbitre neutre

Le piège mental à désamorcer, c'est de prendre le chatbot pour une machine froide et objective. Il ne l'est pas. La leçon de l'Université de Stanford vaut d'être intériorisée : la neutralité parfaite n'existe pas, et même le « both-sides » de Gemini reste un choix éditorial — décider de tout mettre sur un pied d'égalité est aussi une position [7].

Garder donc en tête une distinction simple. Sur une question factuelle (une date, un chiffre, une loi), il existe une bonne réponse, et le biais est un défaut à corriger. Sur une question de valeurs (l'immigration, la fiscalité, la justice), il n'y a pas de vérité unique : ce qu'on lit est une opinion habillée en synthèse. Savoir laquelle des deux on a sous les yeux change tout.

Le vrai enjeu n'est pas de trouver l'IA « parfaitement centrée » — elle n'existe pas et la chercher est une impasse. C'est de rester l'humain qui décide, en gardant toujours une longueur d'avance sur la machine qui nous répond.

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Sources principales :

  1. IBTimes — "New Report Put ChatGPT, Google Gemini, & Grok to the Test of Political Bias"
    Questions issues d'une étude 2025 du Polarization Research Lab de l"Université de Dartmouth et de chercheurs de l'Université de Stanford ; enquête compagnon sur 10 000 participants. (ibtimes.com)
  2. The Decoder — "Most major AI chatbots still lean left on political questions, even 'anti-woke' models are no exception"
    GPT-5.5 : 80 % de réponses uniquement de gauche ; DeepSeek V4 Pro : 70 % ; Gemini 3.1 Pro : 93 % « les deux camps » ; Arya répond à gauche 12 fois plus souvent qu'à droite. (the-decoder.com)
  3. Washington Post — "Are AI chatbots like ChatGPT politically biased? We tested them."
    Positions soutenues par ChatGPT (abolition du collège électoral, hausse d'impôts sur les riches, santé publique unique) ; argument contre la peine de mort malgré le soutien majoritaire mesuré par Gallup. (washingtonpost.com)
  4. The Western Journal — "Washington Post Investigates AI Bias, Finds Every Major Chatbot Is Liberal – Including Musk's Grok"
    Grok : 40 % de réponses de gauche, 33 % de droite ; propos de Sean Westwood (Polarization Research Lab, Dartmouth) sur l'absence de neutralité réelle. (westernjournal.com)
  5. AOL / New York Post — "AI chatbots show left-wing bias, bombshell report finds"
    Grok 4.3 : 40 % de réponses de gauche, 33 % de droite, 27 % « les deux camps » ; Claude Opus 4.8 : 43 % de gauche, jamais de réponse uniquement de droite. (aol.com)
  6. ABC6 / TNND — "Popular chatbots lean left when answering political questions, WaPo tests show"
    Daniel Schiff (Purdue) sur le rôle des données d'entraînement (Wikipédia, Reddit) et des normes des communautés de savoir dans le biais perçu. (abc6onyourside.com)
  7. Stanford HAI — "Toward Political Neutrality in AI"
    La neutralité politique parfaite est théoriquement impossible ; cadre de huit techniques pour l'approximer. (hai.stanford.edu)
  8. The White House — "Fact Sheet: President Donald J. Trump Prevents Woke AI in the Federal Government"
    Décret du 23 juillet 2025 imposant aux IA achetées par l'État fédéral deux principes : « recherche de vérité » et « neutralité idéologique », contre l'idéologie DEI. (whitehouse.gov)
  9. University of Washington — "With just a few messages, biased AI chatbots swayed people's political views"
    Après quelques échanges, démocrates et républicains se déplacent dans le sens du biais du chatbot ; les plus avertis en IA bougent moins. (washington.edu)
  10. Okoone — "How to spot and stop human bias in your AI"
    Les modèles prédisent ce que l'utilisateur veut entendre ; une question orientée produit une réponse orientée ; recommandation d'interroger plusieurs modèles. (okoone.com)
  11. Com.Bot Blog — "Detect Bias in Chatbot Responses: Guide for Users"
    Méthode de détection : poser la même question plusieurs fois et à différents modèles, puis comparer les réponses et les sources. (blog.com.bot)
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