L'IA devait remplacer les ingénieurs ? Les chiffres racontent une toute autre histoire

Une étude de SignalFire portant sur des millions de carrières montre que l'ingénierie a été le métier tech le plus résilient en 2025. Mais le marché s'est divisé en deux.

L'IA devait remplacer les ingénieurs ? Les chiffres racontent une toute autre histoire
© Posthumain

Pendant deux ans, le scénario semblait écrit : l'IA qui écrit du code allait d'abord dévorer ceux qui écrivent du code. Les ingénieurs logiciels, premiers sur la liste des condamnés. Sauf qu'une analyse de millions de carrières vient de retourner la prédiction comme une crêpe.

La société de capital-risque SignalFire a suivi les parcours de salariés à travers plus de 80 millions d'entreprises pour mesurer non pas les licenciements — difficiles à dater — mais les embauches réelles, indicateur bien plus fiable de ce qui se passe vraiment. Son verdict pour 2025 : l'ingénierie a été la fonction la plus résiliente de toute la tech.

On parle ici d'un point précis : les ingénieurs logiciels (les développeurs qui conçoivent et maintiennent les logiciels), pas l'ingénierie au sens large ni les data scientists. Et le métier que tout le monde donnait perdant est devenu l'exemple parfait d'un vieux paradoxe économique. Mais la bonne nouvelle cache un piège que les chiffres rendent brutalement visible.

Dans cet article :

  • Le métier qu'on enterrait est devenu le plus solide de la tech
  • Le paradoxe de Jevons : pourquoi l'efficacité a créé plus de travail, pas moins
  • Le piège que personne ne regarde : le marché s'est divisé en deux
  • La stratégie Posthumain : se rendre irremplaçable quand l'IA code à sa place

Le métier qu'on enterrait est devenu le plus solide de la tech

Le raisonnement des licencieurs était toujours le même. Un ingénieur ferait désormais le travail de plusieurs, grâce à l'IA, donc on en garde moins. Asher Bantock, responsable de la recherche chez SignalFire, résume l'argument entendu partout : c'est l'IA, et précisément l'IA appliquée au code, qu'on invoque pour justifier les coupes.

Sauf que la donnée ne suit pas le discours. Si l'IA remplaçait vraiment les ingénieurs, l'embauche d'ingénieurs serait la première à s'effondrer dans la contraction actuelle du recrutement tech. C'est l'inverse qui s'observe sur le terrain.

Les chiffres sont nets. Chez les 12 géants que SignalFire classe en « Tech Majors » — Alphabet, Meta, Apple, Amazon, Microsoft, Netflix, Nvidia, Tesla, Uber, Airbnb, Block et Stripe — l'embauche totale a chuté de 25 % par rapport à 2019, mais les postes d'ingénieurs n'ont reculé que de 11 % [1].

Graphique en barres comparant la chute des embauches totales (-25%) et celle des postes d'ingénieurs (-11%) chez les 12 géants tech entre 2019 et 2025
Quand les géants tech ont réduit l'embauche, les ingénieurs ont bien moins trinqué que le reste : -11 % seulement, contre -25 % pour l'ensemble des recrutements. — Source : SignalFire — State of Talent Report 2026. © Posthumain

Mieux : à l'intérieur de ce gâteau qui rétrécit, les ingénieurs logiciels représentent désormais 55 % de toutes les embauches chez ces géants, contre 46 % en 2019. Le métier prend une part toujours plus grosse d'un marché qui se réduit.

Chez les jeunes pousses, le contraste est encore plus violent. Les start-ups en phase d'amorçage (les toutes jeunes entreprises financées par les grands fonds) ont recruté 7 % d'ingénieurs en plus en 2025 qu'en 2019, quand le design reculait de 22 % et le marketing de 18 % [2].

Et quand les coupes tombent, les ingénieurs sont les mieux protégés. Même lors des récents licenciements chez Block, ils ont compté pour moins de 30 % des départs, alors qu'ils pèsent une part bien plus lourde des effectifs. Ils sont aussi ceux qui partent le moins d'eux-mêmes.

Le paradoxe de Jevons : l'efficacité a créé plus de travail

Pour comprendre pourquoi, il faut sortir un concept vieux de 160 ans. Le paradoxe de Jevons (du nom de l'économiste qui l'a décrit au XIXᵉ siècle) dit qu'une ressource devenue plus efficace n'est pas moins consommée : elle l'est davantage, parce que l'usage s'étend pour remplir la capacité libérée.

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L'exemple historique : des machines à vapeur plus économes en charbon n'ont pas réduit la consommation de charbon. Elles l'ont fait exploser, parce qu'on s'est mis à en mettre partout. L'efficacité crée de l'appétit, pas de la sobriété.

Appliqué au code, ça donne ceci. L'IA rend chaque ingénieur beaucoup plus productif, donc le coût d'un logiciel baisse, donc on veut plus de logiciels, plus de fonctionnalités, plus vite. Le travail ne disparaît pas : il se dilate. C'est exactement le diagnostic que pose le cabinet BCG, pour qui l'ingénierie logicielle illustre une demande « extensible » [3].

Jensen Huang, le patron de Nvidia (le fabricant des puces qui font tourner l'IA), va plus loin et rejette carrément la thèse du remplacement. Maintenant que tous ses ingénieurs utilisent des agents IA, dit-il, ils sont « plus occupés que jamais » [4].

Son argument est précis : pendant que les agents écrivent du code quasi instantanément, ils poussent en permanence les humains à produire « l'idée suivante ». La machine accélère l'exécution ; elle déplace la valeur vers la conception. Bantock résume crûment : ils sont soudain bien plus productifs, et il y a un travail sans fin à abattre.

Même Anthropic, dont le PDG Dario Amodei avait prédit que l'IA pourrait effacer la moitié des emplois de bureau débutants, nuance en interne. Son chef économiste Peter McCrory déclarait en mars n'avoir « pas encore vu » d'effet significatif de l'IA sur l'emploi des métiers les plus exposés, dont les ingénieurs [1].

Le piège que personne ne regarde : le marché s'est divisé en deux

Voilà pour la bonne nouvelle. Maintenant, le revers — et il est sévère. Dire que « l'ingénierie résiste » est vrai et trompeur à la fois, parce que la moyenne masque une fracture entre deux populations qui vivent des réalités opposées.

D'un côté, les confirmés se font hyper-courtiser. De l'autre, la porte d'entrée se referme. La part des jeunes diplômés dans les nouvelles embauches tech est tombée de 15 % à seulement 7 %, et le recrutement de débutants a chuté de plus de 50 % par rapport au niveau d'avant-pandémie [5].

Graphique en barres groupées montrant la part des ingénieurs dans les embauches (46% en 2019, 55% en 2025) et la part des jeunes diplômés (15% en 2019, 7% en 2025)
Le même marché monte pour les ingénieurs confirmés et se ferme pour les débutants : la part des jeunes diplômés dans les embauches est passée de 15 % à 7 %. — Source : SignalFire — State of Talent Report 2026. © Posthumain

Les chercheurs de Stanford ont mis un mot là-dessus. Les développeurs de 22 à 25 ans ont vu leur emploi reculer de près de 20 % depuis le pic de fin 2022, tandis que celui des trentenaires et plus dans les métiers très exposés à l'IA a, lui, augmenté [6].

La logique est froide. Le travail répétitif qui servait de terrain d'apprentissage aux juniors — écrire le code de base, corriger les petits bugs — est justement ce que l'IA fait le mieux. Du coup, les entreprises confient cette relecture à des seniors « qui savent quoi chercher », et le premier barreau de l'échelle s'évapore.

Le danger n'est pas pour 2026. Il est pour 2031. En cessant de former la relève, l'industrie se prépare une « génération manquante » d'ingénieurs : sans juniors aujourd'hui, pas de profils intermédiaires demain, pas de seniors ni de leaders techniques après-demain.

Certains l'ont compris et prennent le contre-pied. IBM a annoncé tripler ses embauches de débutants aux États-Unis en 2026 — « oui, pour tous ces postes qu'on nous dit que l'IA peut faire », a lancé sa DRH Nickle LaMoreaux [7].

La stratégie Posthumain : se rendre irremplaçable quand l'IA code à sa place

Alors, comment se place-t-on du bon côté de cette ligne de fracture ? La donnée ne dit pas seulement que les ingénieurs survivent. Elle dit quels ingénieurs, et pourquoi — et c'est là que se joue la trajectoire concrète, qu'on débute ou qu'on ait quinze ans de métier.

Pour les confirmés : montez d'un cran avant qu'on vous y pousse

Le message des données est limpide : la valeur a glissé de l'écriture du code vers tout ce qui l'entoure. Architecture, arbitrages coût/sécurité, décisions en pleine panne de production — autant de choses que l'IA ne sait pas trancher.

Concrètement, les compétences que les employeurs paient au prix fort en 2026 sont le design de systèmes, la sécurité, l'intégration de l'IA et l'ingénierie de données. Les développeurs qui ajoutent une vraie maîtrise des outils IA décrochent un poste 2,3 fois plus vite que les autres [8].

Il y a aussi un appel d'air spécifique : à mesure que les agents IA se déploient en entreprise, la demande explose pour des profils « forward-deployed » (des ingénieurs envoyés sur le terrain pour adapter l'IA aux besoins réels d'un client) que l'offre ne suit pas [3].

Pour les débutants : la porte est étroite, pas fermée

Si la part des jeunes diplômés s'est effondrée, ceux qui passent ont un point commun très net. Ils ne montrent pas qu'ils savent coder — l'IA code. Ils montrent qu'ils savent diriger, corriger et challenger une IA.

Et il existe un levier que presque personne n'actionne dans le bon ordre. La plupart des candidats juniors empilent les certifications et le code propre, exactement ce que la machine produit déjà. Le marché 2026, lui, récompense trois gestes précis — dans un enchaînement contre-intuitif qui sépare ceux qui passent de ceux qui restent à la porte.

Concrètement, il y a un levier précis à activer maintenant — et un piège juste avant qui disqualifie la majorité des candidats sans qu'ils le sachent…

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