Robots humanoïdes : la course à 370 milliards s'accélère, mais qui gagne vraiment ?

On promet un marché à 370 milliards de dollars. Dans les faits, quatre fabricants chinois livrent déjà l'essentiel des robots et le vrai chiffre de ventes reste insignifiant. Décryptage.

Robots humanoïdes : la course à 370 milliards s'accélère, mais qui gagne vraiment ?
© Posthumain

Un robot qui plie le linge, décharge un camion, tient une chaîne de montage. La promesse tient en un chiffre qui tourne dans toutes les présentations d'investisseurs : 370 milliards de dollars de marché à venir. Sauf qu'en 2025, l'ensemble du secteur a vendu pour moins d'un milliard de dollars de robots.

Voilà le grand écart de la course aux robots humanoïdes (machines à forme humaine, avec bras, jambes et mains, pilotées par une IA). D'un côté, des prévisions vertigineuses. De l'autre, quelques milliers de machines réellement installées, souvent encore téléguidées par des humains.

La vraie question n'est pas de savoir si ce marché existera, mais qui va capter la valeur quand il décollera. Posthumain a démêlé les chiffres qui claquent des chiffres qui comptent. Et la réponse à « qui gagne ? » est déjà en train de se dessiner, loin des vidéos virales de robots qui font des saltos.

Dans cet article :

  • 370 milliards, 38 milliards ou 8 milliards : le marché géant que personne ne sait chiffrer
  • Le vrai classement se joue en Chine, pas dans les levées de fonds
  • La bataille secrète se cache dans les articulations
  • Ce qui va réellement décider du gagnant

370 milliards, 38 milliards ou 8 milliards : le marché géant que personne ne sait chiffrer

Commençons par le chiffre vedette. Le fameux marché à plusieurs centaines de milliards de dollars n'a rien d'une donnée mesurée : c'est une projection à horizon lointain, et elle varie énormément selon qui tient le crayon.

La banque Goldman Sachs, référence du secteur, table sur un marché adressable de 38 milliards de dollars en 2035, après avoir multiplié par six sa précédente estimation [1].

D'autres cabinets d'études visent 50 milliards, 165 milliards, voire 251 milliards à la même échéance. Et une maison prudente comme Precedence Research plafonne à moins de 9 milliards.

Autrement dit, entre la prévision la plus basse et la plus haute pour 2035, l'écart dépasse un facteur vingt-huit. Ce n'est pas un désaccord de détail, c'est un aveu : personne ne sait vraiment à quelle vitesse ces machines vont se vendre.

Diagramme en barres comparant six prévisions du marché des robots humanoïdes vers 2034-2035 : de 8,8 milliards de dollars (Precedence Research) à 251,4 milliards (SNS Insider), en passant par 38 (Goldman Sachs), 50 (MarketsandMarkets), 165 (Fortune Business Insights) et 193 (GM Insights).
Le fameux marché géant des robots humanoïdes n'a pas de taille consensuelle : selon le cabinet interrogé, il pèsera entre 9 et 251 milliards de dollars vers 2035, soit un écart de 28 fois. Chaque chiffre est un scénario, pas une mesure. – Source : Precedence Research, Goldman Sachs, MarketsandMarkets, GM Insights, Fortune Business Insights, SNS Insider (2024-2026). © Posthumain

Pourquoi un tel brouillard ? Parce que ces modèles reposent sur des hypothèses spéculatives : quelle part des tâches humaines un robot pourra réellement automatiser, et à quel rythme. Les projections les plus folles vont jusqu'à 5 000 milliards de dollars en 2050 chez Morgan Stanley, avec plus d'un milliard de robots en service [2].

Le retour sur terre est brutal. Sur l'année 2025, les revenus réellement déclarés par l'ensemble des fabricants sont restés sous la barre du milliard de dollars, pour environ 13 000 à 16 000 unités livrées dans le monde [3]. La montagne annoncée démarre d'une taupinière.

Ce grand écart rappelle d'autres emballements récents. Comme pour les levées de fonds record de la robotique industrielle, la valorisation court très en avance sur les livraisons. Le pari n'est pas absurde, il est simplement encore à prouver.

Le vrai classement se joue en Chine, pas dans les levées de fonds

Si on regarde les valorisations, l'Amérique bat tout le monde. L'entreprise Figure AI, star du secteur, a atteint une valorisation d'environ 39 milliards de dollars cette année, sur un chiffre d'affaires quasi nul [4]. Un montant qui dépasse à lui seul la taille totale du marché projetée par Goldman Sachs pour 2035.

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Mais si on regarde les robots qui sortent réellement des usines, la palme change de continent. En 2025, la Chine a représenté plus de 80 % des installations mondiales de robots humanoïdes, selon le cabinet Counterpoint Research [5].

Le classement des livraisons est sans appel. Le shanghaïen AgiBot arrive en tête avec environ 31 % des installations mondiales, suivi de Unitree (27 %). Tesla, seul Américain du top 5 avec son robot Optimus, se contente d'environ 5 % des installations.

Diagramme en barres des parts de marché des installations mondiales de robots humanoïdes en 2025 : AgiBot 31 %, Unitree 27 %, UBTech 7 %, Tesla 5 %, Leju 5 %, autres 25 %. Quatre des cinq premiers acteurs sont chinois.
Sur les 16 000 robots humanoïdes installés dans le monde en 2025, quatre des cinq premiers fabricants sont chinois. Tesla, seul Américain du top 5, plafonne à environ 5 % des installations. – Source : Counterpoint Research — installations mondiales de robots humanoïdes 2025. © Posthumain

Cette domination n'a rien d'un hasard. Le delta chinois du fleuve Yangtsé concentre la chaîne d'approvisionnement la plus intégrée au monde : Unitree fabrique en interne ses moteurs, ses réducteurs et ses capteurs, et ses fournisseurs de composants sont à deux heures de logistique [6].

Résultat direct sur l'étiquette de prix. Le robot Unitree G1 se négocie autour de 16 000 dollars, quand un équivalent construit aux États-Unis ou en Europe coûte trois à quatre fois plus cher rien qu'en composants. Le débat n'est plus théorique : Washington a d'ailleurs commencé à réagir, comme le montre l'interdiction des robots chinois connectés.

La leçon des drones, des voitures électriques et du solaire plane sur le secteur : quand une technologie se banalise, le fabricant chinois finit souvent par gagner sur les coûts. Sauf que le robot humanoïde n'est pas encore banalisé, et c'est là que tout se joue.

La bataille secrète se cache dans les articulations

Le titre de l'article d'origine parle de « conception intégrée ». Derrière ce terme un peu terne se cache le vrai nerf de la guerre : l'actionneur (le petit moteur articulé qui fait bouger chaque joint du robot, l'équivalent d'un muscle motorisé).

Ces actionneurs, plus les mains articulées, pèsent à eux seuls plus de la moitié du coût de fabrication d'un robot, selon la banque Bank of America [7]. C'est précisément pour cela que le prix de revient d'une machine est si difficile à faire baisser.

D'où deux stratégies opposées. Tesla dessine ses propres actionneurs en interne, une intégration verticale qui, d'après le gestionnaire d'actifs KraneShares, pourrait offrir un avantage de coût de 30 à 40 % face aux concurrents dépendants de fournisseurs tiers [8].

À l'inverse, des équipementiers comme l'allemand Schaeffler ou Bosch se positionnent en fournisseurs de composants pour tout le marché. Leur pari : peu importe quel robot gagnera, tout le monde aura besoin de leurs engrenages et de leurs réducteurs. C'est la logique du vendeur de pelles pendant la ruée vers l'or.

Le maillon le plus tendu de cette chaîne reste le réducteur harmonique, un engrenage compact à très fort couple encore produit par une poignée d'acteurs. Ajoutez-y le contrôle chinois sur les aimants en terres rares indispensables aux moteurs, et vous obtenez le vrai goulot d'étranglement physique du secteur.

Ce qui va réellement décider du gagnant

Faut-il en conclure que la course est déjà pliée ? Non. Le marché est encore trop jeune, et aucun acteur n'a verrouillé la clientèle mondiale. Mais les lignes de faille du prochain gagnant sont déjà visibles, et elles ne se lisent pas dans les vidéos virales. Voici comment lire la suite sans se faire hypnotiser par le spectacle.

Le scénario le plus probable : deux mondes séparés

L'hypothèse la plus solide n'est pas celle d'un gagnant unique, mais d'une bifurcation. D'un côté, la Chine atteint l'échelle industrielle et la compression des coûts par la pure exécution manufacturière et l'apprentissage du terrain [8].

De l'autre, les écosystèmes américain et européen se différencient par la sophistication de l'IA, l'architecture système, et des déploiements certifiés pour la sécurité. Deux marchés, deux modèles économiques, potentiellement peu de vainqueurs communs.

Le vrai suspense porte sur la couche logicielle : si un « cerveau » universel pour robots émerge, il pourrait rebattre tout le reste.

Pour l'investisseur : surveiller les composants, pas les mascottes

Le réflexe naturel est de miser sur la marque qui fait le plus de bruit. La logique du secteur suggère l'inverse. Tant que l'on ignore quelle plateforme s'imposera, les fabricants de composants critiques (actionneurs, capteurs, réducteurs) profitent de toute la demande, quel que soit le robot qui gagne [9].

Le point de bascule à surveiller n'est pas une démonstration de saltos, mais une valorisation de référence. L'entrée en bourse de Unitree à Shanghai, autour de 6 milliards de dollars pour une entreprise rentable, va donner au secteur son premier comparable public face aux 39 milliards privés de Figure. Ce jour-là, beaucoup de récits vont devoir s'expliquer.

Pour l'entreprise : piloter, pas parier

Pour une usine ou un entrepôt qui songe à s'équiper, le conseil des observateurs du secteur est prudent.

Les machines à privilégier pour un premier déploiement en 2026 ne sont pas les plus impressionnantes techniquement, mais celles qui ont déjà un historique réel chez des clients industriels et un contrat de support crédible, comme l'Apollo d'Apptronik ou le Digit d'Agility.

Le piège à éviter absolument : confondre une démonstration filmée et une capacité de production. La plupart des déploiements de 2025 restaient au stade précoce, avec une forte dépendance à la supervision humaine. Un robot loué à l'heure qui tourne vraiment vaut mieux qu'un beau prototype invendable.

La course à plusieurs centaines de milliards existe bel et bien. Mais elle ne se gagnera pas là où l'on regarde. Pendant que le public compte les saltos, les vrais joueurs comptent les actionneurs, les coûts de revient et les unités réellement sorties d'usine. Le premier qui sait fabriquer un robot fiable au bon prix, à grande échelle, tiendra le marché. Tout le reste est du théâtre.

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Sources principales :

  1. Goldman Sachs – "The global market for humanoid robots could reach $38 billion by 2035"
    Marché adressable projeté à 38 Md$ en 2035, révisé à la hausse d'un facteur six ; coût de fabrication en baisse de 40 % sur un an. (goldmansachs.com)
  2. Morgan Stanley – "Humanoid Robot Market Expected to Reach $5 Trillion by 2050"
    Marché estimé à 5 000 Md$ en 2050 ; plus d'un milliard de robots en service, dont 90 % pour l'industrie et le commerce. (morganstanley.com)
  3. RoboZaps – "Humanoid Robot Market Size: 2025-2035 Forecast Range"
    Revenus déclarés du secteur sous 1 Md$ en 2025 pour environ 13 000 unités livrées ; prévisions 2035 de 9 à 251 Md$ selon les cabinets. (blog.robozaps.com)
  4. ValueAdd VC – "Humanoid Robots 2026: Figure vs Apptronik vs 1X vs Tesla Optimus vs Unitree"
    Figure AI valorisée environ 39 Md$ (série C, septembre 2025) ; Unitree a livré plus de 5 500 humanoïdes en 2025. (valueaddvc.com)
  5. Counterpoint Research (via South China Morning Post) – "China dominates global humanoid robot market with over 80% of installations"
    16 000 unités installées dans le monde en 2025, dont plus de 80 % en Chine ; AgiBot 30,4 %, Unitree 26,4 %. (scmp.com)
  6. Robotics Center of Silicon Valley – "State of Robotics 2026 — China"
    Chaîne d'approvisionnement intégrée du delta du Yangtsé : Unitree fabrique moteurs, réducteurs et capteurs en interne, fournisseurs à deux heures de logistique. (roboticscenter.ai)
  7. RoboZaps – "Humanoid Production Economics [2026]"
    D'après Bank of America, actionneurs linéaires (27 %) et rotatifs (24 %) plus mains articulées (19 %) pèsent plus de la moitié du coût de fabrication 2030. (blog.robozaps.com)
  8. KraneShares – "Humanoid Robotics In 2026: The Race From Pilot To Platform"
    Intégration verticale de Tesla : avantage de coût potentiel de 30 à 40 % ; scénario de bifurcation Chine (échelle) vs Occident (IA et sécurité). (kraneshares.com)
  9. RBC Capital Markets – "The $9 trillion opportunity in humanoid robotics"
    Les fabricants de composants (capteurs, actionneurs, caméras) profitent de la demande quel que soit le robot vainqueur, opportunité la plus attractive à court terme. (rbccm.com)
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