Pasqal double au Nasdaq avec une machine qui n'a encore rien prouvé
2 milliards de dollars de valorisation, 16,5 millions d'euros de ventes, et un avantage quantique promis pour mars qui n'est jamais venu.
Une entreprise déficitaire, qui vend une poignée de machines par an et dont le produit ne bat encore aucun ordinateur classique sur un problème réel. Voilà ce que les investisseurs de New York se sont arrachés vendredi.
Pasqal, jeune pousse française de l'informatique quantique (des ordinateurs d'un genre nouveau, qui exploitent les lois de la physique des atomes pour calculer), a vu son action presque doubler le jour de son entrée au Nasdaq, la Bourse américaine où se cotent les valeurs technologiques. Un coup d'éclat qui en dit long, mais pas forcément ce que racontent les gros titres.
Derrière l'euphorie, une question dérangeante : célèbre-t-on une percée technologique, ou une bulle qui gonfle sur une promesse encore non tenue ? On a démêlé les deux.
Dans cet article :
- Le jour où une action française a doublé en six heures
- Pasqal, ou comment calculer avec des atomes piégés au laser
- La course qui compte vraiment se joue entre États
- Le pari à deux milliards que personne ne peut encore prouver
- La stratégie Posthumain
Le jour où une action française a doublé en six heures
Le vendredi 28 août 2026, l'action Pasqal a clôturé à 19,11 dollars, en hausse de 95,2 % sur le cours de référence de la veille, fixé à 9,79 dollars (le prix retenu comme point de départ avant la première séance) [1]. En clair, un billet misé le matin en valait presque deux le soir.
L'action a ouvert à 16,98 dollars, puis a grimpé jusqu'à 20,10 dollars avant de refluer, avec environ 3,7 millions de titres échangés dans la journée.
Le ticket d'entrée symbolique s'appelle désormais PSQL, le code sous lequel s'achète l'action Pasqal au Nasdaq. C'est la première société cotée dont toute la valeur repose sur une seule technologie, celle des atomes neutres (des atomes sans charge électrique, maintenus en suspension par des lasers) [2].
L'ivresse a vite retrouvé ses limites. Dans les échanges d'après-clôture, ces transactions qui se poursuivent une fois la séance officielle terminée, le titre a reperdu environ 10 %.

Autre nuance utile : Pasqal n'a pas fait d'introduction en Bourse classique. La société est passée par un chemin détourné, en fusionnant avec Bleichroeder Acquisition Corp. II, une coquille déjà cotée dont le seul objet était de racheter une entreprise pour la faire entrer en Bourse à sa place.
Ce montage, appelé SPAC (une société sans activité, cotée à l'avance, qui sert de véhicule pour introduire une autre entreprise), a valorisé Pasqal autour de deux milliards de dollars et lui a apporté environ 360 millions de dollars de trésorerie [3]. De l'argent frais pour construire des machines.
Pasqal, ou comment calculer avec des atomes piégés au laser
Pasqal fabrique des ordinateurs quantiques à atomes neutres. Concrètement, l'entreprise piège des atomes individuels avec des faisceaux laser ultra-focalisés, surnommés pinces optiques, et s'en sert comme qubits, les unités de calcul de base d'un ordinateur quantique, équivalentes du bit informatique [4].
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C'est une approche différente des puces supraconductrices, refroidies à des températures proches du zéro absolu, que privilégient d'autres acteurs. Son atout : ces machines fonctionnent à température ambiante et se prêtent bien à une montée en puissance progressive.
La société a été cofondée par Alain Aspect, colauréat du prix Nobel de physique 2022 pour ses expériences sur l'intrication quantique, ce phénomène étrange où deux particules restent liées à distance [1]. Ses travaux ultérieurs sur le contrôle des atomes par laser ont nourri la technologie de Pasqal.
Contrairement à beaucoup de rivaux qui ne vendent que du rêve, Pasqal a déjà des clients qui paient. Elle a déployé sept processeurs quantiques, dont plusieurs dans des centres nationaux de calcul en France, en Allemagne, en Italie et au Canada, et trois autres sont en production [5].
Parmi ses clients figurent Saudi Aramco, la plus grosse compagnie pétrolière au monde, qui explore l'usage de ces machines pour modéliser ses réserves souterraines, mais aussi Crédit Agricole CIB et LG Electronics. Ses usines française et canadienne peuvent produire jusqu'à treize machines par an.
Sur le papier, la trajectoire technique est claire. La feuille de route publique de Pasqal visait une démonstration d'avantage quantique (le moment où un ordinateur quantique bat vraiment un ordinateur classique sur une tâche utile) dès la fin du premier trimestre 2026, puis plus de 200 qubits logiques à l'horizon 2029 [6]. Cinq mois après l'échéance affichée, cette démonstration n'est toujours pas venue.
Un qubit logique, c'est un qubit fiable reconstitué à partir de plusieurs qubits physiques imparfaits, pour corriger les erreurs. Sans lui, pas d'ordinateur quantique utile à grande échelle.
La course qui compte vraiment se joue entre États
Le doublement de l'action fait un beau titre. La bataille décisive, elle, se joue ailleurs : entre des gouvernements qui déversent des milliards pour ne pas se retrouver dépendants des autres.
La Chine a engagé environ 15,3 milliards de dollars de fonds publics dans le quantique, soit plus du double des gouvernements de l'Union européenne réunis, autour de 7,2 milliards, et huit fois l'enveloppe fédérale américaine, chiffrée à 1,9 milliard [7].

Ces chiffres sont à manier avec prudence. Le montant chinois vient d'une estimation McKinsey de 2022 que personne n'a jamais pu reconstituer, et les grands fonds publics annoncés depuis mélangent quantique, semi-conducteurs et autres priorités. Le physicien Chao-Yang Lu, figure du domaine en Chine, situe plutôt l'investissement réel entre 4 et 5 milliards de dollars [8].
La tendance de fond, elle, ne fait pas débat : l'argent d'État afflue partout, et l'Europe n'est pas la mieux dotée.
Dans ce paysage, Pasqal joue une carte particulière : celle de la souveraineté française. L'entreprise a tenu à garder son siège et son statut juridique en France, avec la banque publique Bpifrance à son conseil d'administration [5].
Mieux : les documents de l'opération précisent qu'un investisseur étranger voulant prendre une part importante devra obtenir le feu vert du ministère français de l'Économie. Une clause de contrôle rare pour une société qui entre à Wall Street.
La logique rappelle un autre débat de fond, celui de la dépendance technologique, qu'on retrouve dans notre analyse de l'interdiction des robots chinois connectés. Une machine stratégique est devenue un actif géopolitique autant qu'un produit industriel.
Pasqal n'est d'ailleurs pas seule sur ce chemin européen. Deux mois plus tôt, le 2 juillet 2026, la finlandaise IQM était devenue la première société quantique européenne cotée au Nasdaq, par le même montage SPAC, à une valorisation d'environ 1,9 milliard de dollars, 1,7 milliard selon d'autres décomptes [9].
Le contraste est éclairant. IQM affichait des recettes plus solides, autour de 31 millions d'euros en 2025 et un carnet de commandes supérieur à 67 millions, mais son action a passé une bonne partie de sa première journée sous le prix d'offre [10]. Le même montage dans le même secteur, et un accueil radicalement opposé.
Le pari à deux milliards que personne ne peut encore prouver
Reste le paradoxe qui devrait tempérer tout enthousiasme. Pasqal a réalisé un chiffre d'affaires de 16,5 millions d'euros en 2025, soit environ 19 millions de dollars, et demeure déficitaire [3].
Le marché valorise donc l'entreprise à deux milliards de dollars pour des ventes cent fois inférieures. On paie une promesse davantage qu'un résultat.
Et cette promesse repose sur un socle encore fragile. À ce jour, aucune société n'a démontré d'avantage quantique utile à grande échelle : la technologie avance, sans avoir encore battu l'informatique classique sur un problème commercial réel [11].
Le secteur entier vit sur ce grand écart entre valorisations et ventes. Les trois stars cotées du quantique, IonQ, Rigetti et D-Wave, s'étaient envolées de plusieurs milliers de pour cent en un an. Puis le soufflé est retombé : à la mi-2026, ces mêmes titres avaient perdu entre 60 et 76 % par rapport à leur plus haut [12].
Le principal risque tient au calendrier. Si les percées prennent dix ans de plus que promis, l'euphorie boursière d'aujourd'hui n'aura été qu'une bulle de plus, gonflée par l'enthousiasme entourant l'intelligence artificielle et par des annonces politiques récentes.
Ce décalage entre le battage et la preuve, on le retrouve à chaque grande entrée en Bourse technologique, comme dans notre décryptage de l'introduction spectaculaire d'Unitree. La flambée du premier jour ne dit rien de la valeur réelle.
La stratégie Posthumain
Reste la seule question qui compte pour vous : que faire, concrètement, d'une nouvelle pareille ? Acheter dans l'urgence par peur de rater l'occasion est le réflexe le plus coûteux. Voici une méthode de lecture, selon l'endroit d'où vous regardez.
Si vous regardez ça en curieux de la technologie
Ne confondez jamais la performance d'une action avec la maturité d'une technologie. Le cours de Pasqal a doublé en un jour ; sa machine, elle, n'a pas gagné un seul qubit logique de plus ce vendredi-là.
Le bon indicateur à suivre n'est pas le cours de Bourse, ce sont les jalons techniques : la démonstration d'avantage quantique et le passage à des qubits logiques réellement fiables [6]. Notez les dates promises, puis vérifiez si elles tiennent, à commencer par celle du premier trimestre 2026.
Méfiez-vous aussi du vocabulaire. Une entreprise qui « piège des atomes sur une puce photonique » impressionne, mais tant qu'aucun problème commercial réel n'est résolu mieux qu'avec un ordinateur classique, on reste dans le domaine de la promesse.
Si vous y voyez une tentation d'investir
C'est ici que les gens se brûlent. Les valeurs quantiques cotées se négocient à des multiples de ventes hallucinants : les ratios prix sur ventes (la valeur boursière divisée par le chiffre d'affaires annuel) d'IonQ, Rigetti et D-Wave s'établissaient encore à 59, 398 et 542 en août 2026, après des gains allant jusqu'à 6 200 % sur douze mois fin 2025, quand un ratio de 30 est déjà jugé intenable sur la durée [13].
Traduction : le marché a déjà encaissé des années de succès qui n'existent pas encore. Reste à savoir combien on peut miser sur un pari pareil sans y laisser son plan d'épargne le jour où la correction arrive.
Les gérants les plus aguerris s'en tiennent à une règle de dimensionnement stricte, et guettent chez les dirigeants de ces sociétés un signal qui précède presque toujours les retournements.