Un copier-coller fait tomber les secrets d'eau et d'électricité de Google

Une journaliste du Nebraska a surligné les cases noires d'un rapport de Google, copié-collé le texte et fait apparaître des chiffres classés « secret commercial » : eau, électricité et 117 millions de dollars de remboursements fiscaux.

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Un copier-coller fait tomber les secrets d'eau et d'électricité de Google
© Posthumain

Une journaliste a surligné une case noire avec sa souris, copié le texte, puis l'a collé dans un autre document. En quelques secondes, les « secrets commerciaux » de Google sont apparus en clair à l'écran.

La scène se passe à Lincoln, dans le Nebraska. Madison Pitsch, journaliste de la chaîne locale 10/11 NOW (KOLN), épluchait le rapport qu'un data center de Google venait de déposer auprès de l'État. Un data center, c'est l'un de ces entrepôts bardés de serveurs qui font tourner la recherche Google, YouTube et l'intelligence artificielle. Celui-ci masquait ses chiffres d'eau et d'électricité derrière de simples rectangles noirs.

C'est ce qu'on appelle un caviardage (noircir des passages d'un document pour les rendre illisibles). Mais un rectangle noir posé par-dessus un texte ne l'efface pas : il le cache seulement à l'œil. Le copier-coller a tout révélé, la consommation réelle du site et bien plus encore.

Dans cet article :

  • Un simple copier-coller fait sauter les cases noires
  • Pourquoi Google tient tant à cacher son eau
  • Le data center qui boit 40 fois plus d'eau que celui de Lincoln
  • Trois leçons d'une fuite à 117 millions de dollars

Un simple copier-coller fait sauter les cases noires

Depuis une loi adoptée au printemps 2026, les data centers du Nebraska doivent remettre chaque année, avant le 30 septembre, un rapport au Department of Water, Energy, and Environment (DWEE), le service de l'État chargé de l'eau, de l'énergie et de l'environnement. Google a déposé le sien pour son site de Lincoln, exploité sous le nom d'une société-écran baptisée Agate LLC.

Dans ce document, la firme a classé sa consommation d'eau et d'électricité en information confidentielle, en s'appuyant sur deux articles du code de l'État et une règle administrative. Elle a fait de même pour ses trois sites du Nebraska : Lincoln, Omaha et Papillion.

Le problème tient à la méthode. Les chiffres n'avaient pas été effacés, seulement recouverts d'un cadre noir. En surlignant la zone puis en la collant ailleurs, la journaliste a vu apparaître les vraies valeurs : le site de Lincoln déclare 52,65 mégawatts d'électricité au pic de demande et 13,299 millions de gallons d'eau sur l'année (un gallon américain vaut environ 3,8 litres) [1].

Treize millions de gallons, c'est environ cinquante millions de litres, de quoi remplir une vingtaine de bassins olympiques. La même maladresse a aussi trahi les chiffres des autres sites, ainsi qu'une donnée fiscale sur laquelle nous reviendrons. Ce sont précisément les informations que les hébergeurs gardent sous clé, et que des journalistes tentent d'obtenir depuis des années.

Pourquoi Google tient tant à cacher son eau

Le réflexe du secret ne date pas d'hier. À The Dalles, une petite ville de l'Oregon, la municipalité a attaqué en justice le grand quotidien de l'État, The Oregonian, pour ne pas lui communiquer la consommation d'eau de Google, au motif qu'il s'agissait d'un secret commercial. Google a pris en charge les frais d'avocat de la ville, plus de 100 000 dollars.

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Après treize mois de procédure, la ville a fini par transiger et les chiffres sont sortis : les data centers de Google consommaient 29 % de l'eau de la commune, près d'un tiers du total [4]. En novembre 2021, le conseil municipal avait pourtant approuvé à l'unanimité un accord de 28,5 millions de dollars avec la firme, sans que les habitants connaissent l'ampleur de la ponction.

Ce goût du secret tranche avec le discours public du groupe. Dans son rapport environnemental, Google détaille désormais la consommation d'eau de ses data centers ville par ville [5]. Cette transparence s'arrête toutefois là où un chiffre local devient gênant.

Au Nebraska, les trois sociétés-écrans de Google portent des noms sans rapport avec la marque : Agate pour Lincoln, Fireball pour Papillion, Westwood pour Omaha. Ce paravent d'identités complique le suivi public. La même opacité nourrit le mécanisme invisible des factures d'électricité que paient les ménages.

Le data center qui boit 40 fois plus d'eau que celui de Lincoln

Première surprise : le site de Lincoln est plutôt sobre. Ses 13 millions de gallons annuels représentent moins de la moitié de ce que la ville de Lincoln a consommé en une seule journée, le 29 septembre [1]. Pour un data center, c'est modeste.

Le chiffre qui frappe se cache à Papillion, dans la banlieue d'Omaha. Le site de cette commune, exploité sous le nom de Fireball Group LLC, déclare 547,88 millions de gallons d'eau sur l'année : plus de quarante fois la consommation du site de Lincoln, pour la même entreprise et dans le même État.

Diagramme en barres comparant la consommation d'eau du data center Google de Lincoln (13,299 millions de gallons) à celui de Papillion (547,88 millions de gallons).
Le site de Papillion consomme plus de quarante fois l'eau de celui de Lincoln. Les deux chiffres étaient cachés derrière des cases noires dans le même rapport. – Source : 10/11 NOW (KOLN), septembre 2026. © Posthumain

À eux six, les data centers qui avaient rendu leur rapport fin septembre totalisent 765 millions de gallons d'eau par an, de quoi remplir plus de mille cent bassins olympiques. Le seul site de Papillion en représente près des trois quarts.

L'eau n'est pourtant qu'une partie du problème, et la plus légère. Aux États-Unis, la consommation électrique des data centers est passée de 58 térawattheures en 2014 à 176 en 2023, et le laboratoire national Lawrence Berkeley la voit grimper entre 325 et 580 térawattheures d'ici 2028 [2].

Courbe montrant la consommation électrique des data centers américains, de 58 TWh en 2014 à 176 TWh en 2023, et une projection de 325 à 580 TWh en 2028.
La consommation des data centers américains a triplé en moins de dix ans et pourrait encore doubler ou tripler d'ici 2028, selon le laboratoire national Lawrence Berkeley. – Source : Lawrence Berkeley National Laboratory, 2024 United States Data Center Energy Usage Report. © Posthumain

Un térawattheure, c'est un milliard de kilowattheures, l'unité qui figure sur votre facture. À ce rythme, les data centers pourraient avaler jusqu'à 12 % de toute l'électricité du pays en 2028. C'est le cœur du rejet massif que ces installations suscitent désormais.

Pour les habitants, la menace se lit sur la facture. Selon une enquête de Consumer Reports menée en novembre 2025, 78 % des Américains se disent au moins un peu inquiets que ces installations fassent grimper leurs prix de l'énergie [7].

La crainte a un fondement. Chez PJM, le gestionnaire du réseau électrique de treize États de l'Est américain, le prix de la capacité (ce que paient les fournisseurs pour garantir assez de centrales aux heures de pointe, un coût répercuté sur les factures) a bondi de 29 à près de 330 dollars par mégawatt et par jour entre 2024 et 2026 [8].

Trois leçons d'une fuite à 117 millions de dollars

Au-delà de la maladresse technique, cette affaire éclaire un rapport de force que chaque citoyen peut désormais lire noir sur blanc. Trois lectures s'imposent.

Le secret commercial sert surtout à éviter le débat local

Les chiffres de Lincoln n'ont rien de scandaleux. Un site qui consomme moins de la moitié d'une journée d'eau municipale n'a rien d'un monstre écologique, ce qui rend le choix de les cacher d'autant plus révélateur.

Le secret sert d'abord à priver les habitants d'un débat. Sans données, impossible de peser l'arrivée d'un data center face à l'eau d'un aquifère (une nappe d'eau souterraine) ou à la capacité du réseau électrique. L'opacité éloigne la décision de la place publique et la confie aux négociations privées entre élus et industriels.

L'épisode de The Dalles l'illustre. Le conseil municipal a voté l'accord sur l'eau avec Google en novembre 2021, et les habitants n'ont découvert la consommation réelle de la firme qu'en décembre 2022, au terme du procès. Le secret a permis de décider d'abord et d'informer ensuite.

Surveiller les mégawatts plutôt que les gallons

L'eau fait les gros titres parce qu'elle parle à tout le monde. Le point de bascule des prochaines années sera pourtant électrique : la demande des data centers américains pourrait doubler, voire tripler, d'ici 2028.

Pour un lecteur, le bon réflexe est de regarder la puissance au pic d'un site, en mégawatts, plutôt que ses gallons, et de la comparer à la capacité du réseau local. Les 52,65 mégawatts de Lincoln ne disent pas grand-chose seuls ; rapportés au pic estival de tout le réseau de la ville, ils prennent leur vraie dimension.

C'est aussi sur l'électricité que se joue l'argent public. Les États et le Congrès débattent de textes pour que les hébergeurs paient eux-mêmes leurs raccordements au lieu de refiler la note aux ménages. Le 16 septembre 2026, la Chambre des représentants a adopté par 417 voix contre 3 le Ratepayer Protection Act (loi de protection des abonnés), qui invite les régulateurs à faire payer aux sites de plus de 100 mégawatts le coût complet des renforcements du réseau.

La transparence s'arrache par la loi

Au Nebraska, c'est une loi, la LB1010 signée par le gouverneur Jim Pillen le 14 avril 2026, qui oblige les data centers à déclarer chaque année leur consommation d'eau, leur demande d'électricité et les aides fiscales qu'ils perçoivent [9]. Le 20 juillet, le gouverneur est allé plus loin par décret : il a créé un groupe de travail chargé d'évaluer l'impact de la filière sur l'eau, les réseaux et les infrastructures, et privé les nouveaux projets de data centers des crédits d'impôt du programme ImagiNE Nebraska [3]. C'est la loi qui a rendu le rapport public, et donc caviardable.

La leçon : la divulgation obligatoire fonctionne, même imparfaite. Sans cette loi, aucun rectangle noir n'aurait existé, donc aucune maladresse à exploiter. Le levier citoyen le plus efficace reste de réclamer ces obligations de déclaration auprès des élus locaux et des commissions de régulation de l'énergie.

Reste une ironie. À l'échelle mondiale, Google a consommé 10,9 milliards de gallons d'eau en 2025, en hausse de 34 % sur un an selon son propre rapport environnemental [6]. Les cases noires retardaient surtout le moment où le public pourrait additionner les chiffres lui-même.

Diagramme en barres des remboursements d'impôts attendus par les trois data centers Google du Nebraska : Lincoln 55,82 millions de dollars, Papillion 39,17 millions, Omaha 22,56 millions.
Les trois filiales de Google dans l'État attendent au total plus de 117 millions de dollars de remboursements fiscaux pour 2025, un chiffre lui aussi caviardé. – Source : 10/11 NOW (KOLN), septembre 2026. © Posthumain

Dernier détail trahi par le caviardage : les trois filiales de Google dans l'État attendent ensemble plus de 117 millions de dollars de remboursements d'impôts pour 2025 [1]. Ces montants figurent dans le document parce que la loi impose de déclarer les aides fiscales perçues. Une entreprise qui réclame autant d'argent public doit aussi des comptes sur l'eau et l'électricité qu'elle prélève. Le vrai secret commercial se niche peut-être là, plus que dans les gallons.

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Sources principales

  1. 10/11 NOW (KOLN) – UPDATE: Improper redaction reveals Lincoln's Google Data Center water and electricity usage
    Agate LLC (Lincoln) déclare 52,65 MW au pic et 13,299 millions de gallons d'eau ; Fireball (Papillion) 547,88 millions ; remboursements fiscaux attendus de 55,8, 39,2 et 22,6 millions de dollars. (1011now.com)
  2. Lawrence Berkeley National Laboratory – Berkeley Lab Report Evaluates Increase in Electricity Demand from Data Centers (2024 United States Data Center Energy Usage Report)
    La consommation électrique des data centers américains est passée de 58 TWh en 2014 à 176 TWh en 2023 (4,4 % de l'électricité du pays), et pourrait atteindre 325 à 580 TWh (6,7 à 12 % du total national) en 2028. (lbl.gov)
  3. Nebraska Examiner – Pillen rescinds ImagiNE Act tax incentives for new Nebraska data centers
    Le 20 juillet 2026, le gouverneur Jim Pillen a signé un décret qui prive les nouveaux projets de data centers des crédits d'impôt ImagiNE et charge le DWEE de créer un groupe de travail sur la protection des ressources de l'État. (nebraskaexaminer.com)
  4. The Oregonian (via WaterWatch of Oregon) – Google's Water Use Soaring in The Dalles, Records Show, with Two More Data Centers to Come
    Article de Mike Rogoway (18 décembre 2022) : après treize mois de procès, la ville de The Dalles a révélé que les data centers de Google y consommaient 355 millions de gallons par an, soit 29 % de l'eau de la commune ; Google a financé la défense de la ville. (waterwatch.org)
  5. Latitude Media – Data center water use can be a 'black box.' Google aims to change that
    Google détaille la consommation d'eau de ses data centers dans 36 villes en 2024, pour un total mondial de 7,7 milliards de gallons. (latitudemedia.com)
  6. Axios – Google's AI boom sends emissions, power use soaring
    D'après le rapport environnemental 2026 de Google, sa consommation d'eau a bondi de 34 % pour atteindre 10,9 milliards de gallons en 2025, plus du double de 2021 ; sa demande d'électricité a crû de 37 %. (axios.com)
  7. Consumer Reports – Inside the Energy Affordability Crisis
    78 % des Américains sondés craignent au moins un peu que les data centers ne fassent monter les prix de l'énergie, selon une enquête menée auprès de 2 146 adultes en novembre 2025. (consumerreports.org)
  8. Center on Global Energy Policy (université de Columbia) – The Effects of Load Growth on Electricity Prices in the United States
    Dans le marché PJM, le prix de la capacité électrique est passé de 29 dollars par MW-jour pour 2024-2025 à 329 dollars pour 2026-2027. (energypolicy.columbia.edu)
  9. Nebraska Legislature – Legislative Bill 1010, approuvé par le gouverneur le 14 avril 2026
    Les propriétaires ou exploitants de data centers doivent remettre chaque année, avant le 30 septembre, un rapport au DWEE détaillant notamment leur demande d'électricité, leur consommation d'eau et les aides perçues au titre des programmes ImagiNE Nebraska et Nebraska Advantage. (nebraskalegislature.gov)
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