Le piratage cesse d'être un métier d'expert : une IA gratuite a fait le sale boulot contre un ministère

Entre le 9 et le 13 juillet, Hermes a passé au peigne fin les serveurs du ministère thaïlandais des Finances et catalogué des dossiers du personnel remontant à 2012. Le ministère n'a rien confirmé, mais les 470 Mo d'outils abandonnés par les attaquants racontent une opération déjà bien avancée.

Le piratage cesse d'être un métier d'expert : une IA gratuite a fait le sale boulot contre un ministère
© Posthumain

Un pirate loue un serveur, installe un assistant IA grand public, coupe le réglage qui l'oblige à demander la permission avant d'agir, puis le pointe vers le réseau d'un ministère. Ensuite, il regarde la machine travailler seule.

C'est, en substance, ce qu'ont découvert des chercheurs en scrutant les traces d'une intrusion visant le ministère des Finances de Thaïlande. L'assistant en question s'appelle Hermes, un agent IA open source parfaitement légal, un outil grand public détourné de son usage. Et c'est précisément ce qui rend l'affaire si troublante.

La société de renseignement sur les menaces Hunt.io et le chercheur Bob Diachenko ont mis la main sur les journaux de l'agent, laissés à l'air libre sur un serveur mal configuré. On y lit, tâche par tâche, une intrusion en partie pilotée par une machine.

Dans cet article :

  • L'assistant IA qu'on a lâché sans laisse sur un ministère
  • Ce que la machine a fait toute seule dans le réseau
  • Pourquoi ce cas donne des sueurs froides aux défenseurs
  • Aucun compte à bannir : le vrai basculement
  • La stratégie Posthumain

L'assistant IA qu'on a lâché sans laisse sur un ministère

Hermes est un agent IA autonome publié par Nous Research, un laboratoire d'IA décentralisé, le 25 février 2026 sous licence libre. Un agent IA, c'est un programme qui ne se contente pas de répondre : il enchaîne des actions concrètes pour atteindre un objectif, en appelant des outils et en exécutant des commandes.

À l'origine, Hermes sert à gérer ses mails, automatiser des corvées ou recevoir des instructions via Telegram ou Slack. Il tourne en permanence sur votre propre serveur, garde en mémoire ce qu'il apprend d'une session à l'autre, et se perfectionne avec le temps [5]. Rien d'illégal là-dedans : le projet a dépassé les 200 000 étoiles sur GitHub en quelques mois.

Le détournement tient à un réglage précis. Hermes propose un mode baptisé YOLO (« you only live once », littéralement « on ne vit qu'une fois »), une option documentée qui supprime les demandes de confirmation avant d'exécuter une commande dangereuse [1].

En temps normal, l'agent s'arrête et demande votre accord avant une action risquée. En mode YOLO, il ne demande plus rien. L'opérateur lui a donc fourni des objectifs et des outils, puis l'a laissé agir sans surveillance sur le réseau du ministère.

Ce que la machine a fait toute seule dans le réseau

Entre le 9 et le 13 juillet 2026, les chercheurs ont archivé trois répertoires exposés sur un serveur hébergé à Hong Kong, contenant 585 fichiers et 470 Mo d'outils d'attaque : code d'exploitation, web shells (des portes dérobées cachées sur un serveur web), identifiants volés et journaux de l'agent [2].

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Ces journaux se lisent comme un carnet de bord. On y voit l'agent chercher des failles dans le noyau Linux d'un serveur du ministère, lancer LinPEAS (un script libre qui repère les moyens de gagner les droits administrateur), lister des fichiers et ratisser des répertoires [4].

Point marquant : l'agent a atteint un cluster Hadoop interne (une infrastructure qui stocke et interroge de gros volumes de données) via HiveServer2 (le service qui permet d'interroger ce cluster à distance), en utilisant des identifiants laissés par défaut sur un port ouvert. L'IA n'a fait là qu'exploiter une négligence de configuration des plus classiques.

De là, la machine a fini par parcourir un dossier de l'Office du secrétaire permanent aux Finances : documents bureautiques, évaluations de performance et dossiers du personnel remontant à 2012 [1]. Les journaux montrent l'agent en train de lire ce répertoire. Aucun d'entre eux ne montre les fichiers quitter le réseau.

C'est une nuance capitale que l'on retrouve dans notre couverture des IA qui piratent en autonomie : la démonstration technique est réelle, mais Hunt.io n'a trouvé aucune preuve d'exfiltration (des données sorties du réseau), et le ministère n'a pas confirmé la moindre brèche. Le mode d'accès initial reste inconnu.

Graphique en barres montrant l'ampleur de l'opération contre le ministère thaïlandais : 585 fichiers récupérés, 62 variantes du logiciel Hades, 3 répertoires exposés, comparés aux 5 points de décision humains de la campagne Claude GTG-1002.
L'opération contre le ministère thaïlandais des Finances a laissé fuiter 585 fichiers et 62 variantes du logiciel espion Hades. À titre de comparaison, la campagne pilotée par Claude n'exigeait qu'une poignée de décisions humaines : l'humain vise, la machine exécute. – Source : Hunt.io, « Thailand's Ministry of Finance Targeted With Hermes AI Agent » (juillet 2026). © Posthumain

Le serveur hébergeait aussi 62 variantes d'un logiciel espion jamais documenté, écrit en langage Go, que l'opérateur a lui-même surnommé Hades, avec des versions pour Windows et Linux [3]. Rien ne prouve cependant que Hades ait atteint une machine du ministère.

Pourquoi ce cas donne des sueurs froides aux défenseurs

L'agent n'a rien décidé tout seul. Il n'a pas choisi sa cible, ni eu l'idée de l'attaque. Un humain lui a donné le but et les outils. La nouveauté tient au partage du travail : l'opérateur a délégué à la machine les tâches répétitives, celles qui dévorent d'habitude le temps d'un pirate.

Pendant que l'agent cartographiait l'environnement, reniflait les chemins vers les droits administrateur et cataloguait les fichiers, l'humain pouvait se concentrer sur les décisions à forte valeur. C'est un pirate augmenté, pas un pirate remplacé.

Ce schéma n'est pas isolé. En novembre 2025, Anthropic a révélé la première cyberattaque d'ampleur pilotée par une IA : un groupe soupçonné d'être lié à l'État chinois, baptisé GTG-1002, avait détourné son agent Claude Code pour viser une trentaine d'organisations. La machine a exécuté 80 à 90 % des opérations tactiques en autonomie [6].

Dans cette campagne, l'humain n'intervenait que sur quelques points de décision critiques, quatre à six par attaque selon Anthropic. À son pic, l'IA envoyait des milliers de requêtes, souvent plusieurs par seconde, un rythme impossible à tenir pour une équipe humaine.

Graphique en barres montrant que dans la première cyberattaque d'ampleur pilotée par IA documentée par Anthropic, l'agent Claude a exécuté 80 à 90 pour cent de la campagne d'intrusion, la supervision humaine ne représentant que 10 à 20 pour cent.
Dans la première cyberattaque d'ampleur orchestrée par une IA, l'agent Claude a réalisé seul 80 à 90 % du travail d'intrusion. L'humain ne gardait la main que sur quelques décisions clés. C'est ce même partage des tâches que l'on retrouve dans l'affaire thaïlandaise. – Source : Anthropic, « Disrupting the first reported AI-orchestrated cyber espionage campaign » (novembre 2025). © Posthumain

La différence entre les deux affaires est pourtant décisive. Claude est un service en ligne : Anthropic surveillait, a repéré l'abus et a banni les comptes. C'est aussi ce qui distingue ce cas de la faille visant l'assistant Claude dans Chrome : là encore, un éditeur pouvait corriger et fermer les vannes.

Aucun compte à bannir : le vrai basculement

Hermes, lui, tourne sur la propre machine de l'opérateur. Personne ne surveille. Aucun compte central à suspendre, aucun éditeur pour couper l'accès à distance [5]. Le pirate était déjà à l'intérieur avant même que l'agent démarre.

C'est le déplacement du problème qu'il faut saisir. Tant que l'IA offensive passait par un service surveillé, la défense pouvait compter sur l'éditeur pour couper l'accès. Avec un agent libre et auto-hébergé, ce filet disparaît complètement.

L'attribution, elle, reste prudente. Le serveur de Hong Kong avait par le passé hébergé une infrastructure de commande baptisée ShadowPad, et le mot de passe de l'interface web d'Hermes contenait un mot chinois, « Leishen », le dieu du tonnerre. Sur cette base, Hunt.io affirme seulement avoir une confiance faible à moyenne dans le fait que l'opérateur parle chinois [2].

À ce stade, l'identité du groupe reste inconnue, le vol de données n'est pas prouvé et le ministère n'a rien confirmé. L'honnêteté oblige à le dire : beaucoup de ce qui a rendu cette intrusion possible n'a rien à voir avec l'IA. Des identifiants Hadoop laissés par défaut et un répertoire de préparation laissé public sont des failles d'avant l'IA.

La stratégie Posthumain

Ce qui se joue ici n'a rien d'un scénario de science-fiction où l'IA se rebelle. La réalité est plus banale, et plus inquiétante : un outil légal et gratuit vient de diviser l'effort nécessaire pour fouiller un réseau piraté. Voici comment lire cette bascule, et ce qu'elle change concrètement selon qui vous êtes.

Le vrai changement : l'échelle, pas la magie

Aucune des techniques employées contre le ministère n'est nouvelle. LinPEAS, les web shells, les identifiants par défaut : tout cela traîne dans le manuel de n'importe quel pirate depuis des années. Ce que l'agent apporte, c'est la vitesse et la constance.

Les analystes de la sécurité décrivent une tendance de fond pour 2026 : l'IA industrialise la découverte de failles et raccourcit le cycle entre une vulnérabilité et son exploitation [7]. Le vrai danger est ailleurs : l'IA permet à un opérateur moyen d'abattre à lui seul le travail d'une petite équipe.

Autrement dit, la barrière à l'entrée baisse. Des tâches qui exigeaient un spécialiste patient deviennent des corvées déléguées à une machine qui ne dort jamais et ne coûte presque rien.

Pour une organisation : revenir aux fondamentaux

La bonne nouvelle, paradoxalement, tient dans les failles exploitées. Puisque l'agent s'est appuyé sur des négligences classiques, les parades classiques restent efficaces. Un cluster Hadoop sans identifiants par défaut aurait cassé net la progression de la machine.

Les experts convergent vers une idée simple : à l'ère des agents, l'identité devient la frontière de contrôle. Chaque agent IA déployé en interne est une identité à surveiller, or une enquête récente montre que plus de la moitié des agents tournent sans supervision ni journalisation [8].

Le signal à traquer : détecter la machine avant l'humain

Reste la question qui obsède les défenseurs. Un agent en mode YOLO n'agit pas comme un humain : il enchaîne les commandes à une cadence anormale, sans hésitation ni pause. Ce comportement laisse une signature. Alors quel signal concret faut-il surveiller pour repérer une machine qui rôde dans un réseau avant même qu'un humain donne l'alerte ?

La réponse tient en un réflexe de supervision que la plupart des équipes n'ont pas encore instrumenté, et deux angles morts précis que cette affaire met crûment en lumière.

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