Romanciers : 1 sur 2 craint d'être remplacé par l'IA, et leurs revenus en pâtissent déjà
Une étude de l'université de Cambridge révèle que 51 % des romanciers britanniques pensent que l'IA finira par remplacer entièrement leur travail. Et pour 39 % d'entre eux, l'IA a déjà rogné leurs revenus.
Ils passent des mois sur un manuscrit, et la moitié d'entre eux pense qu'une machine finira par faire le même travail à leur place.
C'est le constat d'une étude de l'université de Cambridge, menée par le centre Minderoo pour la technologie et la démocratie (un laboratoire qui étudie l'impact des technologies sur la société) et publiée fin 2025. Elle a interrogé 332 professionnels de la fiction britannique, dont 258 auteurs de romans, sur ce que l'intelligence artificielle fait déjà à leur métier. Le résultat est brutal, et il dépasse largement la peur abstraite.
Précisons le périmètre : il s'agit de romanciers publiés, pas de journalistes ni de scénaristes, et de l'IA générative (ces logiciels qui produisent du texte sur demande, comme ChatGPT). L'étude mesure des perceptions et des impacts déclarés, pas une prédiction technologique.
Dans cet article :
- 39 % des romanciers ont déjà perdu des revenus à cause de l'IA
- Leurs propres livres ont servi à entraîner l'IA qui les menace
- Romance, thriller, polar : les genres qui se sentent les plus menacés
- Ils utilisent l'IA, mais refusent qu'elle écrive à leur place
- Copyright, prix, label : les trois batailles qui décideront du sort du roman
39 % des romanciers ont déjà perdu des revenus à cause de l'IA
Le chiffre qui a fait les gros titres : 51 % des romanciers britanniques jugent probable que l'IA finisse par remplacer entièrement leur travail de fiction [1].
Cette statistique anxiogène masque pourtant l'essentiel : la menace est déjà économique. Plus d'un tiers des romanciers, 39 % exactement, affirment que leurs revenus ont déjà été touchés par l'IA générative.
La raison est concrète. La plupart des auteurs ne vivent pas de leurs romans : ils complètent avec de la rédaction publicitaire, de la traduction ou des piges (des articles payés à l'unité). Or ces revenus d'appoint se tarissent à mesure que les entreprises confient ces tâches à des machines.
La projection est encore plus sombre : 85 % des romanciers s'attendent à voir leurs revenus futurs baisser à cause de l'IA [2]. La crainte du remplacement total vient donc se greffer sur un métier déjà fragilisé.

Ce contexte compte. En 2022, le revenu médian que les auteurs britanniques consacrant au moins la moitié de leur temps à l'écriture en tiraient était tombé à 7 000 livres par an (environ 8 000 euros), en chute de 38 % depuis 2018 une fois l'inflation déduite [3]. L'IA ne débarque pas dans un secteur florissant : elle frappe une profession qui gagnait déjà bien moins que le salaire minimum.
Leurs propres livres ont servi à entraîner l'IA qui les menace
Le paradoxe est cruel. Beaucoup de romanciers qui craignent d'être remplacés par l'IA ont déjà servi à la construire.
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Près de six auteurs sur dix, 59 % précisément, savent que leur travail a servi à entraîner des grands modèles de langage (les systèmes qui font fonctionner les IA textuelles) sans autorisation ni rémunération [1]. Leurs propres phrases ont aidé à fabriquer le concurrent qui les inquiète.
L'autrice du rapport, la chercheuse Clementine Collett, parle d'« ironie brutale » : les outils qui menacent les romanciers ont vraisemblablement été entraînés sur des millions de romans piratés, aspirés dans des « bibliothèques fantômes » (des sites de téléchargement illégal de livres). Les auteurs décrivent aussi des dégâts très concrets.
Certains ont découvert sur Amazon des livres publiés sous leur nom qu'ils n'ont jamais écrits. D'autres voient fleurir de faux avis générés par IA, reconnaissables à leurs détails absurdes (noms de personnages mélangés, incohérences), qui plombent la note de leurs vrais livres.
Cet entraînement sans consentement dépasse la plainte morale. Il nourrit une bataille réglementaire bien réelle, sur laquelle nous reviendrons, et rappelle l'ampleur du travail humain invisible derrière ces modèles, comme celui de ces humains payés pour entraîner l'IA.
Romance, thriller, polar : les genres qui se sentent les plus menacés
Tous les romanciers ne se sentent pas exposés de la même façon. L'étude dessine une hiérarchie de la menace très nette : plus un genre est codifié, plus il paraît automatisable.
Deux tiers des personnes interrogées, 66 %, jugent les auteurs de romance « extrêmement menacés », devant les auteurs de thrillers (61 %) et de romans policiers (60 %) [1].

Le classement se comprend. Ces genres reposent sur des structures narratives reconnaissables, des codes attendus par les lecteurs et un rythme de production souvent soutenu. C'est exactement le terrain où une machine entraînée sur des milliers de titres similaires peut imiter le motif.
La fiction littéraire la plus singulière paraît plus difficile à répliquer. Personne dans l'étude ne se croit pourtant totalement à l'abri, et plusieurs auteurs redoutent une fiction de plus en plus fade et formatée, chargée de stéréotypes, à mesure que les modèles recrachent des siècles de textes déjà écrits.
Ils utilisent l'IA, mais refusent qu'elle écrive à leur place
L'étude a le mérite d'échapper à la caricature : les romanciers britanniques ne forment pas un bloc hostile à la technologie.
Huit répondants sur dix reconnaissent que l'IA apporte des bénéfices à certains pans de la société. Et un tiers des romanciers, 33 %, l'utilisent déjà dans leur travail d'écriture, surtout pour des tâches non créatives comme la recherche d'informations [1].
La ligne rouge passe par l'acte créatif lui-même. Les deux tiers (67 %) n'utilisent jamais l'IA, et le rejet devient quasi unanime dès qu'on touche au cœur du métier [5].
Ils sont 97 % à se dire « extrêmement négatifs » à l'idée que l'IA écrive des romans entiers. Pour eux, le roman sert à explorer la complexité humaine, ce qu'une machine, selon leurs mots, ne peut pas comprendre.
Ces auteurs acceptent donc l'outil d'assistance, à condition qu'on ne le confonde pas avec un auteur et qu'une imitation statistique ne remplace pas l'intention humaine. La nuance compte pour la suite, et elle rejoint le débat plus large sur les métiers que l'IA menace par le bas.
Copyright, prix, label : les trois batailles qui décideront du sort du roman
Le roman humain n'est pas condamné pour autant. La partie qui s'ouvre se jouera moins dans les laboratoires que sur le terrain politique et commercial. Trois lignes de front sont à surveiller.
La bataille du copyright, encore ouverte
C'est le terrain le plus décisif. Les créatifs britanniques réclament un consentement préalable : 86 % des professionnels interrogés préfèrent un principe d'« opt-in » (accord explicite), où les ayants droit autorisent toute exploitation de leurs textes et sont payés en conséquence [1].
Ils rejettent massivement la logique inverse. Le gouvernement britannique avait proposé une exception autorisant les entreprises d'IA à exploiter les textes par défaut, sauf refus explicite des auteurs (un système d'« opt-out »). Face à la levée de boucliers, il a reculé.
En mars 2026, après une consultation qui a recueilli plus de 11 500 réponses, le gouvernement a reconnu que cette exception n'était plus sa voie privilégiée [4]. Rien n'est tranché pour autant : Londres dit vouloir encore observer et réunir des éléments avant de décider s'il légifère. L'idée d'un pillage légalisé est, pour l'instant, écartée.
Le scénario du marché à deux vitesses
C'est le risque que plusieurs auteurs redoutent le plus concrètement : un marché où le roman écrit par un humain deviendrait un objet de luxe, pendant qu'une fiction produite en masse par IA inonderait les plateformes à prix cassé, voire gratuitement.
La romancière Tracy Chevalier, autrice de « La Jeune Fille à la perle », a résumé la pente devant les chercheurs : si un livre écrit par IA coûte moins cher à produire, sans avance (la somme versée à l'auteur avant parution) ni droits d'auteur à verser, les éditeurs guidés par le profit seront tentés d'y céder.
Le sujet concerne donc aussi les éditeurs et les lecteurs. L'éditeur Kevin Duffy, de la maison indépendante Bluemoose Books, prévoit déjà d'apposer un label « sans IA » sur ses couvertures, pour laisser le public choisir en connaissance de cause.
La valeur refuge de l'humain
Face à l'automatisation, les créateurs pourraient pousser l'artisanat là où la machine échoue. Certains anticipent un essor de la fiction expérimentale, où l'auteur cherche justement à prouver qu'il est humain.
Pour le lecteur, l'enjeu devient un geste simple et conscient : savoir ce qu'il achète. Tracy Chevalier propose une analogie éclairante, celle du pull tricoté main que l'on choisit, plus cher, face au vêtement produit en série.
Le roman restera-t-il une forme vivante ou deviendra-t-il un produit industriel parmi d'autres ? Le débat dépasse largement l'édition britannique et rejoint une tension devenue familière, celle où les capacités de l'IA avancent plus vite que les lois. Cette fois, la réponse dépendra moins des ingénieurs que de ce que nous, lecteurs, déciderons de valoriser.
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Sources principales
- Université de Cambridge – Half of UK novelists believe AI is likely to replace their work entirely
51 % des romanciers pensent que l'IA remplacera entièrement leur travail ; 59 % savent leur œuvre utilisée sans accord ; genres les plus menacés : romance 66 %, thriller 61 %, policier 60 % ; 80 % reconnaissent des bénéfices, 33 % utilisent l'IA, 86 % veulent un modèle d'« opt-in ». (cam.ac.uk) - The Brighter Side of News – Half of surveyed UK novelists fear AI could replace their work entirely
85 % des romanciers s'attendent à une baisse de leurs revenus futurs ; enquête de 332 réponses (258 romanciers, 42 professionnels, 32 agents) recueillies entre février et mai 2025, en partenariat avec l'Institute for the Future of Work. (thebrighterside.news) - CREATe (université de Glasgow) – UK Authors' Earnings and Contracts 2022
Le revenu médian tiré de l'écriture des auteurs à titre principal est tombé à 7 000 livres en 2022, soit une chute de 38 % en termes réels depuis 2018. (create.ac.uk) - Linklaters – Hurry up and wait: UK government still non-committal on AI copyright reforms
En mars 2026, le gouvernement britannique a reconnu que l'exception d'exploitation avec « opt-out » n'était plus sa voie privilégiée, et indiqué qu'il continuerait d'observer et de réunir des éléments avant de décider s'il légifère. (linklaters.com) - The Conversation – Half of UK authors fear AI could replace them, by Clementine Collett
67 % des romanciers interrogés déclarent ne jamais utiliser l'IA, les autres surtout pour des tâches « non créatives » ; la baisse de revenus tient notamment à la concurrence des livres générés, aux imitations vendues sous le nom d'auteurs réels et au tarissement des travaux d'appoint. (theconversation.com)