L'IA manque d'électricité : les data centers recyclent des moteurs d'avion ultra-polluants

Bloqués des années dans la file d'attente du réseau électrique, des géants de l'IA comme xAI produisent leur propre courant avec d'anciens moteurs de Boeing convertis au gaz. Cette électricité arrive plus vite, mais elle consomme plus de gaz et rejette plus de polluants.

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L'IA manque d'électricité : les data centers recyclent des moteurs d'avion ultra-polluants
© Posthumain

Dans le désert de Sonora, en Arizona, des milliers d'avions à la retraite attendent la casse, alignés nez contre queue. Leurs moteurs n'ont pas tourné depuis des années. Certains reprennent pourtant du service, cette fois au sol, dans l'industrie : on les démonte pour faire tourner des data centers d'IA.

Aux États-Unis, il faut désormais attendre des années pour se brancher au réseau électrique. Plutôt que d'attendre, des géants de l'IA fabriquent leur propre courant avec des réacteurs d'avion convertis au gaz naturel.

Ces engins s'installent vite, mais ils sont moins efficaces et plus polluants qu'une centrale classique, montre une enquête du New York Times publiée le 3 novembre.

On parle ici de vrais moteurs récupérés sur des avions retirés du service, puis reconditionnés en générateurs. Ils se vendent en même temps que les turbines aérodérivées neuves (des turbines industrielles conçues à partir d'un moteur d'avion, mais qui n'ont jamais volé), elles aussi très demandées. Toutes brûlent du gaz, mais avec le même défaut de rendement.

Dans cet article :

  • Des moteurs de Boeing recyclés pour alimenter l'IA d'Elon Musk
  • Pourquoi les géants de l'IA ne peuvent plus attendre le réseau
  • Le prix caché : plus de gaz brûlé, plus de pollution
  • Ce qu'il faut surveiller : le provisoire qui risque de durer

Des moteurs de Boeing recyclés pour alimenter l'IA d'Elon Musk

Le client le plus en vue s'appelle xAI, l'entreprise d'IA d'Elon Musk qui développe le chatbot Grok. D'après des permis d'État et des images satellites, elle a installé huit turbines issues de réacteurs dans le Mississippi pour alimenter Colossus 2, son data center géant de Memphis [1].

Ces machines viennent de ProEnergy, une entreprise du Missouri. Elle récupère le cœur du CF6-80C2, un moteur de General Electric qui a équipé des Boeing 747 et 767 et lui ajoute des pièces neuves. Une section de turbine agrandie transforme la poussée en rotation qui entraîne un alternateur : 48 mégawatts par machine [2].

La turbine aérodérivée PE6000 de ProEnergy, posée sur des supports bleus dans un hangar, devant un panneau métallique à son nom
La turbine aérodérivée PE6000 de ProEnergy, posée sur des supports bleus dans un hangar, devant un panneau métallique à son nom – © prnewswire.com

Le modèle séduit les bâtisseurs de data centers. Au printemps 2026, Crusoe, une start-up de Denver qui construit le campus Stargate d'OpenAI à Abilene, au Texas, a commandé à ProEnergy 13 unités de 50 mégawatts, soit 650 mégawatts en une seule fois [3].

Pour les acheteurs, le calcul est vite fait. Une turbine d'occasion qui tourne dans un an vaut mieux qu'un raccordement promis pour la fin de la décennie. ProEnergy présente d'ailleurs ses machines comme une solution de transition, qui alimente un site pendant sa construction et ses premières années d'exploitation.

D'autres entreprises s'engouffrent dans le créneau. FTAI Aviation, une société new-yorkaise qui loue et répare des moteurs d'avion, convertit le CFM56, le moteur des Boeing 737 et Airbus A320. En juillet, sa coentreprise J&F Power Systems a signé avec un grand fournisseur de cloud une première commande de 1,465 milliard de dollars [4].

Certains projets échouent cependant. Boom Supersonic, la start-up qui développe un avion de ligne supersonique, vend aussi une turbine tirée de son futur moteur, un modèle neuf.

Crusoe vient pourtant d'annuler sa commande de 29 machines de 42 mégawatts, un contrat de 1,25 milliard de dollars [5]. Dans l'IA, les plans énergétiques changent vite, même quand ils pèsent des milliards.

Pourquoi les géants de l'IA ne peuvent plus attendre le réseau

Pourquoi un tel bricolage ? Parce que le temps est devenu la ressource la plus chère de l'IA. Dans la plupart des marchés américains, la capacité du réseau réservée aux projets de data centers existants est déjà engagée jusqu'en 2030, selon le magazine spécialisé Power Engineering.

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Commander une turbine neuve ne va guère plus vite. GE Vernova, l'ancienne branche énergie de General Electric devenue indépendante en 2024, a vendu ce trimestre plusieurs créneaux de livraison pour 2032, a indiqué sa direction fin octobre en présentant ses résultats [6].

Dans cette pénurie, les turbines aérodérivées ont un atout. Plus petites que les grosses turbines de centrale, elles se livrent plus vite et tiennent parfois sur une simple remorque. Pour un data center pressé, c'est l'argument qui compte.

On le voit dans les comptes de GE Vernova. Au troisième trimestre 2026, ses clients ont commandé 57 turbines aérodérivées [7], contre 9 un an plus tôt selon son rapport trimestriel [8]. C'est plus de six fois plus en un an.

Diagramme en barres : GE Vernova a reçu 9 commandes de turbines aérodérivées au troisième trimestre 2025, puis 57 au troisième trimestre 2026.
En un an, les commandes trimestrielles de turbines dérivées de moteurs d'avion chez GE Vernova sont passées de 9 à 57 unités, portées par la demande des data centers. – Source : GE Vernova, rapport trimestriel 10-Q du T3 2026, relevé par FourWeekMBA (2026). © Posthumain

Ces turbines neuves partent en usine des années avant d'être livrées. Ceux qui ne peuvent pas attendre leur tour se rabattent donc sur le marché de l'occasion, c'est-à-dire sur les moteurs qui dorment dans les cimetières d'avions.

Le problème ne touche pas que l'Amérique. En Angleterre, Microsoft a renoncé le mois dernier à être le client principal du data center de Nscale à Loughton, près de Londres. Le gestionnaire du réseau local ne pouvait pas fournir assez de courant avant les années 2030 [1].

Washington pousse dans la même direction. Inquiet de la hausse des prix de l'électricité, Donald Trump a déclaré en août : « j'ai désormais imposé aux centres de données de produire leur propre électricité afin de ne plus dépendre du réseau.  » [9].

Dans le secteur, cette obsession porte un nom : le « speed to power », la vitesse d'accès à l'énergie. D'après Bill Kleyman, patron de la société d'infrastructures d'IA Apolo, la seule question des promoteurs est désormais : « à quelle vitesse pouvez-vous m'apporter de l'énergie ? »

Le prix caché : plus de gaz brûlé, plus de pollution

Le défaut vient de la physique. Une centrale au gaz moderne fonctionne en cycle combiné : la chaleur des gaz d'échappement produit de la vapeur, qui fait tourner une seconde turbine. Un réacteur converti fonctionne en cycle simple et toute cette chaleur part dans l'air.

L'écart est énorme. Le LM6000, la turbine de GE Vernova dérivée du même CF6-80C2, a un rendement d'environ 40 % en cycle simple, selon un manuel du laboratoire NETL du département américain de l'Énergie. Les centrales récentes à cycle combiné dépassent couramment 60 % de rendement [10].

Les chiffres nationaux vont dans le même sens. En 2024, les turbines à gaz américaines en cycle simple avaient besoin de 10 999 BTU de chaleur (une unité d'énergie anglo-saxonne) pour produire un kilowattheure, contre 7 548 pour les centrales à cycle combiné [11]. Cela fait environ 46 % de gaz en plus pour la même électricité.

Diagramme en barres : en 2024, les turbines à gaz américaines en cycle simple ont besoin de 10 999 BTU pour produire un kilowattheure, contre 7 548 BTU pour les centrales à cycle combiné.
Plus la barre est haute, plus il faut brûler de gaz pour le même kilowattheure : les turbines à gaz seules en consomment environ 46 % de plus que les centrales à cycle combiné. Moyennes à pleine charge, pondérées par la puissance installée. – Source : U.S. Energy Information Administration (EIA), Electric Power Annual, tableau 8.2 (données 2024). © Posthumain

Brûler plus de gaz, c'est forcément rejeter plus de CO2 par kilowattheure. Et comme chaque machine est petite, il en faut davantage pour produire autant d'électricité qu'une centrale classique, souligne le New York Times.

Les polluants locaux augmentent aussi. Dans le Mississippi, les turbines converties de xAI ont le droit d'émettre du monoxyde de carbone deux fois plus vite que les autres turbines du site et 25 % de composés organiques volatils (COV, des gaz qui favorisent la formation d'ozone) en plus. Ces deux polluants présentent des risques sérieux pour la santé [9].

Le Southern Environmental Law Center (SELC), une organisation de juristes spécialisée dans l'environnement, conteste l'autorisation accordée par l'État. Selon elle, xAI n'a fourni aucune garantie que ces turbines respectent les normes d'émission de certains polluants, dont le formaldéhyde [12].

Patrick Anderson, avocat de l'organisation, a résumé le problème pour le New York Times : la production d'électricité, surtout pour une technologie aussi futuriste que l'IA, « devrait devenir plus propre avec le temps, pas plus sale ».

Ce qu'il faut surveiller : le provisoire qui risque de durer

Les industriels assurent que ces réacteurs servent seulement à patienter jusqu'au raccordement. Plusieurs signaux appellent à la prudence, et d'autres montrent que des solutions plus propres existent. Voici les quatre points à suivre dans les prochains mois.

Une solution d'attente qui pourrait devenir permanente

Les réserves de moteurs sont immenses. Environ 1 600 moteurs d'avions de ligne sont retirés du service chaque année et en convertir un tiers représenterait près de 13 gigawatts de capacité, selon le Wall Street Journal. FTAI vise une centaine de turbines par an et ses clients envisagent de s'en servir à long terme [13].

C'est là que se trouve le vrai risque. Une turbine achetée pour quelques années de transition peut tourner bien plus longtemps si le réseau prend encore du retard. Une fois la machine payée, il y a toujours une bonne raison de la laisser tourner, que ce soit en secours, en appoint ou pour revendre son électricité.

Le Mississippi, premier test devant les autorités

Le recours du SELC servira d'exemple pour tout le secteur. Si l'État maintient ses permis, d'autres pourraient accepter de laisser passer plus de pollution en échange de vitesse. S'il les durcit, les promoteurs devront payer des systèmes de dépollution plus coûteux, ce qui réduira l'intérêt économique des réacteurs d'occasion.

Pour les bâtisseurs de data centers, l'accord des habitants devient donc un coût du projet, comme le terrain ou les puces. Un site qui alimente ses serveurs avec des turbines bruyantes et polluantes s'expose à des années de procès, qui retardent parfois davantage que la file d'attente du réseau.

Des alternatives plus propres existent déjà

La flexibilité est la piste la plus sérieuse. Selon une étude du Nicholas Institute de l'université de Duke, si les nouveaux data centers acceptaient de réduire leur consommation 0,25 % du temps, pendant les pics, le réseau américain actuel pourrait accueillir 76 gigawatts de plus [14].

Concrètement, des batteries ou le report des calculs non urgents suffisent pour passer ces quelques heures de pointe. Les réacteurs d'avion restent alors un secours, plutôt qu'une production permanente. Le solaire associé aux batteries, dont nous avons analysé la chute spectaculaire des prix, devient lui aussi un concurrent crédible.

Autre signal à suivre : GE Vernova prévoit elle-même moins de turbines aérodérivées dans ses commandes du quatrième trimestre. Si la vague retombe, cela voudra dire que les acheteurs ont trouvé d'autres solutions, ou que la ruée de 2026 a déjà rempli les carnets de commandes pour des années.

Et en France ?

La France ne recycle pas de réacteurs d'avion, mais ses réseaux sont aussi pris d'assaut. La file d'attente des gros consommateurs qui veulent se brancher au réseau de RTE (le gestionnaire du réseau de transport d'électricité) est passée de 5 gigawatts en 2024 à 37 gigawatts, dont 21 gigawatts de data centers [15].

RTE a réagi en créant une file d'attente propre aux data centers en Île-de-France. La France a aussi un atout : un courant en grande partie bas carbone, grâce au nucléaire et à l'hydraulique. Tant que le réseau suit, produire son électricité au gaz sur place reste beaucoup moins tentant ici qu'aux États-Unis.

Pour le lecteur, retenez ceci : chaque réponse d'une IA consomme un peu d'électricité qu'il faut bien produire quelque part. Si elle vient d'un réacteur d'avion au gaz, ce sont d'abord les riverains qui paient, avec l'air qu'ils respirent. Nous avons détaillé l'autre partie de la note dans notre analyse du budget des foyers face à l'IA.

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Sources principales :

  1. TechCrunch – Data centers are turning to old jet engines as the wait for power grows
    xAI a installé huit turbines issues de réacteurs dans le Mississippi pour Colossus 2, et Microsoft s'est retiré du site de Nscale à Loughton faute de courant avant les années 2030. (techcrunch.com)
  2. Data Center Dynamics – ProEnergy repurposes jet engines to power data centers amid gas turbine shortages
    Les turbines PE6000 réutilisent des cœurs de moteurs CF6-80C2 pour produire 48 MW, et ProEnergy en a vendu 21 pour deux projets de plus d'un gigawatt. (datacenterdynamics.com)
  3. Power Engineering – Data center power crunch lifts engines, aeroderivatives into larger role
    Crusoe a commandé 13 turbines PE6000 de 50 MW (650 MW au total), et la capacité du réseau pour les data centers est largement engagée jusqu'en 2030 dans la plupart des marchés américains. (power-eng.com)
  4. FTAI Aviation (GlobeNewswire) – FTAI Announces $1.465 Billion Gas Turbine Generator Set Order Through J&F Power Systems
    Première commande de 1,465 milliard de dollars de groupes électrogènes Mod-1 dérivés du CFM56, livrables jusqu'en novembre 2027. (globenewswire.com)
  5. TechRepublic – Crusoe Walks Away From $1.25B Boom Turbine Deal as AI Power Race Intensifies
    Crusoe a renoncé à 29 turbines Superpower de 42 MW (1,21 GW) commandées à Boom Supersonic pour 1,25 milliard de dollars. (techrepublic.com)
  6. Benzinga – GE Vernova Q3 2026 Earnings Call Transcript
    GE Vernova a vendu ce trimestre des créneaux de livraison pour 2032 et prévoit moins de turbines aérodérivées dans ses commandes du quatrième trimestre. (benzinga.com)
  7. GE Vernova (SEC) – GE Vernova reports strong third quarter 2026 financial performance
    Les commandes du segment Power comprennent 55 turbines lourdes et 57 turbines aérodérivées au troisième trimestre 2026. (sec.gov)
  8. FourWeekMBA – GE Vernova Filing: Buyers Ordered 57 Jet Turbines, Up From 9
    D'après le rapport 10-Q de GE Vernova, 57 turbines aérodérivées commandées au troisième trimestre 2026, contre 9 un an plus tôt. (fourweekmba.com)
  9. The New York Times (republié par GV Wire) – Old, Polluting Jet Engines Are Being Scavenged to Power Data Centers
    Les turbines d'xAI peuvent émettre deux fois plus de monoxyde de carbone que les autres turbines du site et 25 % de COV en plus ; propos de Donald Trump et de l'avocat Patrick Anderson. (gvwire.com)
  10. NETL (département américain de l'Énergie) – Gas Turbines in Simple Cycle & Combined Cycle Applications
    Le LM6000, dérivé du CF6-80C2, atteint 40 % de rendement en cycle simple, et plus de 60 % est courant en cycle combiné. (netl.doe.gov)
  11. U.S. Energy Information Administration – Table 8.2. Average Tested Heat Rates by Prime Mover and Energy Source, 2014 - 2024
    En 2024, il faut 10 999 BTU par kWh pour une turbine à gaz en cycle simple, contre 7 548 pour une centrale à cycle combiné. (eia.gov)
  12. Tom's Hardware – Elon Musk's xAI installs eight converted jet engines to power Mississippi data center
    Le SELC conteste les permis, faute de garanties sur les émissions de polluants comme le formaldéhyde. (tomshardware.com)
  13. National Association of Manufacturers – Jet Engines Power Data Centers
    D'après le Wall Street Journal, environ 1 600 moteurs d'avion sont retirés chaque année, et en convertir un tiers représenterait environ 13 GW. FTAI prévoit une centaine de turbines par an. (nam.org)
  14. ACEEE – Data Center Efficiency and Load Flexibility Can Reduce Power Grid Strain and Costs
    Selon l'université Duke, réduire la consommation des data centers 0,25 % du temps permettrait d'accueillir 76 GW de nouvelle demande. (aceee.org)
  15. L'Usine Nouvelle – Pourquoi RTE change les règles de raccordement au réseau des projets d'électrification en Île-de-France
    La file d'attente des gros consommateurs chez RTE est passée de 5 GW en 2024 à 37 GW, dont 21 GW de data centers. (usinenouvelle.com)
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