Première mondiale : des embryons mâles de souris transformés en femelles au Japon

Une équipe japonaise a retiré le chromosome Y d'embryons mâles de souris pour en faire des femelles fertiles, et même des clones femelles de mâles adultes. Une première mondiale qui pourrait aider à sauver des espèces menacées.

Première mondiale : des embryons mâles de souris transformés en femelles au Japon
© Posthumain

Prenez un embryon de souris programmé pour devenir un mâle. Coupez un seul chromosome et il naît femelle, en bonne santé, capable d'avoir des petits. C'est exactement ce qu'une équipe japonaise vient de réussir, pour la première fois délibérément.

Des chercheurs ont annoncé avoir transformé des embryons mâles de souris en femelles, puis avoir fabriqué des clones femelles de souris mâles adultes. Le procédé, baptisé Y-CUT, repose sur la technologie CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats, des « ciseaux moléculaires » qui coupent l'ADN à un endroit précis).

Précisons tout de suite le périmètre. On parle ici de souris de laboratoire, pas d'humains, et d'un travail encore préliminaire. L'étude a été mise en ligne sous forme de « préprint » (un article partagé avant relecture par d'autres scientifiques). Rien n'est validé, mais le résultat est spectaculaire.

Dans cet article :

  • Couper le chromosome Y et le mâle devient femelle
  • Fabriquer une jumelle femelle d'un mâle : le pas qui change tout
  • Pourquoi des « zoos congelés » attendent cette technique
  • Ce qui va réellement se jouer

Couper le chromosome Y et le mâle devient femelle

Chez les mammifères, le sexe se joue sur deux chromosomes. Les femelles portent deux X, les mâles un X et un Y. C'est le Y, et surtout un gène qu'il abrite appelé Sry, qui déclenche la formation des testicules. Retirez le Y et le programme mâle ne se lance jamais.

C'est le pari de l'équipe. Comme d'autres avancées récentes en biotechnologie, tout repose sur un ciblage très précis de l'ADN. Les scientifiques ont utilisé CRISPR pour découper le chromosome Y dans des embryons de souris à un stade très précoce.

Les embryons mâles ainsi modifiés ont ensuite été transférés à des mères porteuses, qui ont donné naissance à des petites femelles. Ces femelles avaient un caryotype dit XO, avec un seul chromosome X au lieu des deux habituels chez une femelle classique [1].

Le point essentiel : cette anomalie apparente ne les a pas handicapées. Les animaux ont grandi en bonne santé et se sont révélés fertiles, selon les auteurs [1]. Chez la souris, une femelle à un seul chromosome X reste capable de se reproduire, ce qui n'est pas le cas chez tous les mammifères.

Découper un chromosome entier n'a rien d'un geste anodin. Sans intervention, une cellule mâle ne perd spontanément son Y que dans environ 2 % des cas, une fréquence trop faible pour être utile. Les outils CRISPR font grimper ce taux jusqu'à 80 ou 90 % des cellules traitées.

Diagramme en barres comparant le taux de cellules mâles transformées en cellules femelles XO : 2 % par perte spontanée du chromosome Y, 80 % avec CRISPR-Cas9, 90 % avec CRISPR-Cas12a.
Sans intervention, une cellule mâle ne perd son chromosome Y que dans environ 2 % des cas. Les outils CRISPR le découpent volontairement dans 80 à 90 % des cellules, ce qui rend la manœuvre exploitable en laboratoire. – Source : eLife (Prowse et al., 2019) et Molecular Therapy (Adikusuma et al., 2017). © Posthumain

Fabriquer une jumelle femelle d'un mâle : le pas qui change tout

Transformer un embryon, c'est déjà remarquable. Mais l'équipe est allée plus loin, et c'est là que l'histoire bascule dans un registre presque de science-fiction. Elle a réussi à créer des clones femelles à partir de mâles.

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Concrètement, les femelles obtenues sont génétiquement identiques au mâle de départ, à l'exception du chromosome Y disparu, expliquent les chercheurs. Autrement dit, une sorte de jumelle femelle d'un individu mâle, copie conforme de son patrimoine génétique.

Le codirecteur de ces travaux, Takashi Ishiuchi, de l'université de Yamanashi, estime que cette prouesse pourrait modifier la façon dont les scientifiques pensent la reproduction [1]. Son collègue Shogo Matoba est affilié au centre de recherche Riken BioResource, un centre de renommée mondiale de ressources biologiques.

Détail qui compte pour la suite : le procédé a aussi fonctionné sur des cellules mâles congelées puis décongelées. Les mâles et femelles ainsi clonés ont pu se reproduire entre eux et donner des petits en bonne santé, d'après l'équipe [2].

Toutefois, une réserve honnête s'impose. La technique reste imparfaite. Elle exige encore des ovules « vidés » de leur noyau, qui doivent provenir de femelles de la même espèce ou d'une espèce très proche [3]. On ne part donc jamais uniquement de matériel mâle.

Pourquoi des « zoos congelés » attendent cette technique

L'espoir affiché par les chercheurs dépasse la simple curiosité de laboratoire. Leur cible, c'est la sauvegarde d'espèces menacées, en particulier quand il ne reste presque plus de femelles pour assurer la descendance.

Le cas d'école est déchirant. Il ne reste sur Terre que deux rhinocéros blancs du Nord, Najin et Fatu, une mère et sa fille. Le dernier mâle, Sudan, est mort en 2018 ; l'espèce est de fait condamnée pour la voie naturelle [4]. Ici, le problème inverse se pose : plus de mâle vivant.

C'est là qu'intervient une infrastructure méconnue : les banques de cellules congelées. La plus grande, le « zoo congelé » du San Diego Zoo, conserve déjà plus de 11 500 lignées de cellules vivantes, issues de plus de 1 300 espèces et sous-espèces [5].

Courbe montrant la croissance du nombre de lignées de cellules cryoconservées au « zoo congelé » de San Diego : 10 000 en 2020, 11 000 en 2023, plus de 11 500 en 2025.
Le « zoo congelé » du San Diego Zoo stocke déjà plus de 11 500 lignées de cellules vivantes, issues de plus de 1 300 espèces. C'est ce réservoir que des techniques comme Y-CUT pourraient réactiver pour recréer des femelles à partir d'échantillons mâles. – Source : San Diego Zoo Wildlife Alliance (jalons Frozen Zoo 2020, 2025). © Posthumain

Ces réservoirs ont déjà permis des exploits. Des clones d'animaux menacés comme le putois à pieds noirs et le cheval de Przewalski sont nés à partir de cellules mises au congélateur des décennies plus tôt [5]. La difficulté, c'est le déséquilibre des sexes dans ces stocks.

L'apport de Y-CUT serait précisément là. À partir d'un simple échantillon mâle stocké au froid, on pourrait fabriquer des femelles clonées et relancer une reproduction, y compris quand la nature n'a laissé que des mâles. Comme souvent avec les technologies de rupture, la promesse est immense et les conditions d'application étroites.

Ce qui va réellement se jouer

Faut-il crier au miracle ou à l'apprenti sorcier ? Ni l'un ni l'autre. Cette avancée est réelle, mais elle arrive avec une liste de verrous techniques et biologiques qu'aucune annonce spectaculaire ne fait disparaître. Voici ce qu'il faut surveiller, sans naïveté ni panique.

Un résultat encore fragile, à ne pas surinterpréter

Premier réflexe : rappeler que le travail n'a pas passé la relecture par les pairs. Un préprint est une étape habituelle de la science moderne, mais c'est un point de départ, pas une preuve définitive. Les chiffres et le taux de réussite peuvent changer.

Cette technique de découpe du chromosome Y n'est d'ailleurs pas totalement nouvelle. Dès 2019, d'autres équipes avaient obtenu des femelles clonées viables et fertiles en supprimant le chromosome Y dans des cellules souches de souris mâles [6, 8]. La nouveauté japonaise, c'est de l'avoir fait directement sur l'embryon et jusqu'à la naissance.

Le verrou de la biologie : ce qui marche chez la souris coince ailleurs

Voici le point que les titres oublient. La souris est un cas particulièrement favorable, parce que ses femelles à un seul X restent fertiles. Chez d'autres mammifères, les individus XO tendent à être stériles, ce qui ferme la porte à la reproduction.

Autrement dit, le pont entre « ça marche chez la souris » et « ça sauve un rhinocéros » est loin d'être franchi. La technique pourrait aider une partie des 355 espèces de rongeurs menacées ou vulnérables, mais son extension aux grands mammifères reste incertaine [3].

Le piège du tout-clonage : la génétique se venge

Reste le risque le plus profond, souvent balayé dans l'euphorie. Recréer une espèce à partir de quelques individus clonés appauvrit sa diversité génétique. Et cette pauvreté a un coût mesurable sur le long terme.

Une étude japonaise publiée début 2026 l'a montré de façon brutale : en clonant des clones sur plus de deux décennies, une lignée de souris a fini par s'effondrer à la 58ᵉ génération, victime d'une accumulation de mutations [7]. La reproduction sexuée, avec son brassage, garde un rôle irremplaçable.

La leçon Posthumain tient en une phrase. Une prouesse de laboratoire, aussi bluffante soit-elle, ne remplace pas la protection des habitats naturels ni la lutte contre le braconnage. Y-CUT est un filet de sécurité prometteur, pas une machine à ressusciter les espèces qu'on laisse disparaître. Le vrai combat reste en amont, sur le terrain.

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Sources principales :

  1. MIT Technology Review – "Scientists just created female clones of male mice"
    Des embryons mâles de souris transformés en femelles XO fertiles via l'approche Y-CUT ; propos de Takashi Ishiuchi (université de Yamanashi). (technologyreview.com)
  2. MIT Technology Review – "Scientists just created female clones of male mice" (section clones à partir de cellules congelées)
    Des clones femelles obtenus à partir de cellules mâles cryoconservées ; mâles et femelles clonés capables de se reproduire. (technologyreview.com)
  3. MIT Technology Review – "Scientists just created female clones of male mice" (limites de la technique)
    Ovules énucléés encore nécessaires ; 355 espèces de rongeurs menacées ou vulnérables ; infertilité fréquente des XO chez d'autres mammifères. (technologyreview.com)
  4. National Geographic – "World's first IVF rhino pregnancy could save near-extinct animals"
    Il ne reste que deux rhinocéros blancs du Nord, deux femelles ; le dernier mâle, Sudan, est mort en 2018. (nationalgeographic.com)
  5. San Diego Zoo Wildlife Alliance – "Frozen Zoo"
    Plus de 11 500 lignées de cellules vivantes, plus de 1 300 espèces et sous-espèces ; clones nés du putois à pieds noirs et du cheval de Przewalski. (sandiegozoowildlifealliance.org)
  6. The CRISPR Journal (Qin et al., 2021) – "Generation of Sex-Reversed Female Clonal Mice via CRISPR-Cas9-Mediated Y Chromosome Deletion"
    Femelles clonales XO viables et fertiles obtenues par suppression du chromosome Y dans des cellules souches mâles. (ncbi.nlm.nih.gov)
  7. Phys.org / AFP – "Mammal cloning cannot be endless: Mouse line fails at generation 58"
    Lignée de clones effondrée à la 58ᵉ génération ; environ trois fois plus de mutations que chez des souris issues de reproduction sexuée. (phys.org)
  8. eLife (Prowse et al., 2019) – "A Y-chromosome shredding gene drive for controlling pest vertebrate populations"
    Élimination du chromosome Y dans des cellules souches avec une efficacité d'environ 90 % (Cas12a) et jusqu'à 80 % (Cas9) ; conversion de mâles XY en femelles XO fertiles. (elifesciences.org)
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