Les robots humanoïdes entrent à l’usine. Les humains, eux, risquent de sortir du cadre

Dans les usines, les robots humanoïdes commencent à porter, trier, nettoyer et apprendre les gestes humains. Officiellement, ils viennent soulager les travailleurs. En pratique, ils pourraient surtout redéfinir qui travaille, qui surveille, et qui disparaît du décor.

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Les robots humanoïdes entrent à l’usine. Les humains, eux, risquent de sortir du cadre
© Posthumain

En 2026, les robots humanoïdes ne sont plus seulement des prototypes maladroits filmés sur les scènes des salons technologiques. Ils entrent dans des environnements de travail bien réels.

Chez Schaeffler, BMW ou Japan Airlines, ils manipulent des pièces, déplacent des charges, nettoient des cabines et testent une promesse industrielle simple : automatiser les tâches pénibles sans reconstruire toute l’infrastructure.

Mais cette arrivée raconte autre chose qu’un progrès technique. La plupart de ces machines ne sont pas encore autonomes, polyvalentes ou vraiment “humaines”. Elles roulent, répètent, échouent, apprennent, recommencent. Et derrière leurs gestes mécaniques se cache souvent une infrastructure humaine : opérateurs à distance, données d’entraînement, salariés observés, gestes captés.

C’est là que le sujet devient politique. Le robot humanoïde n'est pas encore prêt à remplacer massivement l’humain. Mais il commence déjà à transformer son travail en données, son poste en coût optimisable, et son savoir-faire en logiciel.

Et cette bascule n’a plus rien d’hypothétique. En 2025, environ 16 000 robots humanoïdes étaient déjà en fonction dans le monde, principalement en Chine, et les déploiements cumulés pourraient dépasser 100 000 unités en 2027. [1]

Le marché suit. MarketsandMarkets estime qu’il passera d'environ 3 milliards de dollars en 2025-2026 à 15,26 milliards en 2030. [2] La question n’est donc plus seulement technique. Elle devient industrielle, sociale et politique.

Le marché mondial des robots humanoïdes pourrait être multiplié par plus de cinq entre 2025 et 2030. Cette projection explique l’empressement des industriels, mais aussi la pression à déployer des machines encore imparfaites. © Posthumain

Dans cet article :

  • Schaeffler et Humanoid : quand l’usine devient le terrain d’entraînement des robots
  • Logistique et automobile : les humanoïdes entrent par les tâches que personne ne veut garder
  • Robot-as-a-Service : louer le corps du robot, céder les données du travail
  • Autonomie assistée : derrière le robot, une main-d’œuvre humaine invisible
  • Travail : soulagement promis, effacement possible
  • La vraie question n’est plus “peuvent-ils travailler ?”, mais qui gardera la main

Schaeffler et Humanoid : quand l’usine devient le terrain d’entraînement des robots

Schaeffler, l’entreprise allemande spécialisée dans la production et la distribution de composants mécaniques de précision, avance sur deux fronts. L’équipementier veut utiliser les humanoïdes dans ses propres usines, mais aussi devenir fournisseur de composants essentiels, notamment d’actionneurs.

L’entreprise a noué des partenariats avec Neura Robotics, Humanoid et Leju Robotics, et vise une part significative de revenus issus de nouveaux secteurs, dont la robotique humanoïde, d’ici 2035. [3] Elle prévoit aussi de déployer massivement les robots AEON de Hexagon Robotics sur ses sites d’ici 2032. [4]

Avec Humanoid, l’accord est particulièrement révélateur. Il prévoit le déploiement d’un nombre à quatre chiffres de robots HMND 01 dans les usines Schaeffler d’ici 2032, sous forme d’abonnement. [5] La machine demeure cependant la propriété du fabricant. L’usine ne loue pas seulement un robot : elle loue une capacité productive, connectée, mise à jour et surveillée.

Humanoid présente son robot comme un travailleur industriel adaptable : plus de deux mètres, base roulante, capteurs à 360°, effecteurs interchangeables, charge utile importante… [6]

Le choix des roues plutôt que des jambes est révélateur : l’objectif n’est pas de créer un double parfait de l’humain, mais une forme suffisamment humaine pour exploiter les espaces humains, tout en restant stable, rentable et prévisible.

Logistique et automobile : les humanoïdes entrent par les tâches que personne ne veut garder

BMW affirme que ses robots Figure 02 ont manipulé environ 90 000 pièces et participé à l’assemblage de 30 000 véhicules dans son usine américaine. [7]

Japan Airlines teste, de son côté, des humanoïdes Unitree et UBTECH pour la manutention de bagages et le nettoyage de cabines à l’aéroport d’Haneda jusqu’en 2028. [8]

Ces annonces construisent un récit simple : les humanoïdes seraient prêts. La réalité est plus nuancée. Les tâches restent répétitives, les sols lisses, les environnements contrôlés et les gestes très cadrés.

L’humanoïde industriel n’est pas encore un collègue polyvalent. C’est un corps-machine spécialisé, toléré dans l’espace humain parce qu’il n’oblige pas, pour l’instant, à réinventer toute l’infrastructure.

La logistique, la fabrication et l’automobile concentreraient 72 % des installations annuelles d’humanoïdes en 2027. La révolution annoncée reste donc d’abord industrielle, répétitive et située dans des environnements contrôlés. © Posthumain

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Robot-as-a-Service : louer le corps du robot, céder les données du travail

Le modèle économique dominant est le Robot-as-a-Service : l’entreprise ne possède pas le robot, elle le loue. Maintenance, logiciel, mises à jour et suivi de performance sont fournis par le fabricant. [5] Ce modèle réduit le coût d’entrée, mais déplace le contrôle.

La donnée devient centrale. Les robots enregistrent les gestes, les cadences, les obstacles, les erreurs, les temps morts. Ils apprennent du travail humain pour mieux l’automatiser. L’ouvrier n’est plus seulement remplacé : il devient aussi une matière première d’entraînement.

Autonomie assistée : derrière le robot, une main-d’œuvre humaine invisible

Le discours de l’autonomie cache souvent une main-d’œuvre invisible. Des enquêtes ont montré que des opérateurs équipés de casques ou de capteurs entraînent les robots, corrigent leurs erreurs, reprennent la main à distance et produisent les données nécessaires à leur apprentissage. [9]

C’est l’un des paradoxes centraux de cette nouvelle robotique : plus la machine paraît autonome, plus elle dépend d’une infrastructure humaine dissimulée. Les téléopérateurs, souvent précaires, deviennent les fantômes du robot. Ils ne sont ni sur la chaîne ni dans la communication officielle. Mais sans eux, la promesse d’autonomie s’effondre.

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Par ailleurs, les humanoïdes restent techniquement limités. Les actionneurs doivent devenir moins chers, les mains robotisées s’usent vite et les normes de sécurité ne sont pas encore adaptées à des machines mobiles travaillant auprès des humains. [11]

La promesse d’un robot généraliste demeure donc largement anticipée. Pour l’instant, l’humanoïde fonctionne surtout là où l’environnement accepte de devenir prévisible.

Travail : soulagement promis, effacement possible

Les industriels présentent les humanoïdes comme une réponse à la pénurie de main-d’œuvre. L’argument se tient dans certains secteurs soumis à de fortes charges physiques ou à des risques élevés.

Mais il ne peut pas occulter l’effet de substitution. Les études sur les robots industriels montrent déjà une pression sur l’emploi et les salaires. [10]

Le risque n’est pas seulement la disparition de postes. C’est la recomposition du travail autour de deux extrêmes : d’un côté, des ingénieurs, superviseurs et spécialistes des données ; de l’autre, des opérateurs à distance précaires, invisibles et peu protégés. Entre les deux, les métiers intermédiaires pourraient être les plus fragilisés.

La vraie question n’est plus “peuvent-ils travailler ?”, mais qui gardera la main

Les robots humanoïdes arrivent, mais la vraie question n’est pas seulement de savoir s’ils peuvent porter des cartons, charger des pièces ou pousser des chariots. Elle est de comprendre quel monde du travail ils annoncent.

Si leur déploiement sert uniquement à réduire les coûts, collecter les données et invisibiliser la main-d’œuvre humaine qui les soutient, l’usine ne sera qu’une plateforme de plus.

Si, au contraire, leur usage s’accompagne de droits, de transparence, de formation et d’un partage réel des gains, ils pourraient devenir autre chose qu’un substitut : un outil de transformation maîtrisée.

L’humanoïde ne remplace pas encore l’humain, mais il oblige déjà à redéfinir ce que valent un geste, un corps, un métier.


Sources principales :

  • [1] Humanoid robot installations reach 16,000 units in 2025. | Counterpoint Research (counterpointresearch.com)
  • [2] Humanoid Robot Market Size, Share & Trends, 2025 to 2030. | Markets and Markets (marketsandmarkets.com)
  • [3] Schaeffler partners with Neura Robotics to develop and supply humanoids. | Reuters (reuters.com)
  • [4] Humanoid robotics: Schaeffler enters into strategic partnership with Hexagon Robotics. | Schaeffler (schaeffler.com)
  • [5] Humanoid’s 1,000+ Robot Deal with Schaeffler Hints At 100,000 Units By 2031. | Forbes (forbes.com)
  • [6] Humanoid unveils HMND 01 Alpha mobile manipulator. | MassRobotics (massrobotics.org)
  • [7] F.02 Contributed to the Production of 30,000 Cars at BMW. | Figure AI (figure.ai)
  • [8] Japan's First Demonstration Experiment for Utilizing Humanoid Robots at Airports Begins. | Japan Airlines (jal.com)
  • [9] Humanoid data. | MIT Technology Review (technologyreview.com)
  • [10] A new study measures the actual impact of robots on jobs. It’s significant. | MIT Management Sloan School (mitsloan.mit.edu)
  • [11] Humanoid robots: Why the convergence moment is now. | Roland Berger (rolandberger.com)
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