Seul avec Claude, il recrée Word, Excel et PowerPoint gratuitement

Un développeur quasi seul a publié des copies gratuites de Word, Excel et PowerPoint, écrites en grande partie par l'IA Claude. Il dit faire 4 fois mieux que Google par employé. Exploit réel ou vitrine fragile ?

↗
Seul avec Claude, il recrée Word, Excel et PowerPoint gratuitement
© Posthumain

Un seul homme vient de publier coup sur coup des copies gratuites de Word, Excel et PowerPoint. Elles s'installent, ouvrent vos fichiers et ressemblent trait pour trait aux logiciels de Microsoft. Leur fabrication n'a presque rien coûté.

Le développeur, Brandon Thomas, les a écrites en grande partie avec Claude, l'intelligence artificielle d'Anthropic (une entreprise américaine spécialisée dans les modèles d'IA). Et il ne s'arrête pas à la prouesse technique : il affirme sur X faire quatre fois mieux par employé que Google.

Derrière le coup d'éclat, une question dépasse largement la bureautique : si une seule personne équipée d'une IA peut reconstruire des logiciels qui ont mobilisé des milliers d'ingénieurs pendant des décennies, qu'est-ce qui protège encore les géants de la tech ? Commençons par ce qui a réellement été publié.

Dans cet article :

  • Word, Excel, PowerPoint : trois copies gratuites devenues virales en quelques jours
  • « 4 fois mieux que Google par employé » : ce que vaut vraiment ce chiffre
  • Belle vitrine, moteur fragile : ce que les chiffres du projet avouent
  • Le vrai signal : la masse de code ne protège plus les géants
  • La stratégie Posthumain : quand faire confiance à un logiciel écrit par une IA

Word, Excel, PowerPoint : trois copies gratuites devenues virales en quelques jours

Le projet s'appelle ArtCraft, un studio quasi solo porté par Brandon Thomas, un ingénieur logiciel qui revendique quinze ans de métier. Début octobre 2026, il a ajouté à son catalogue trois applications de bureautique : WordCraft, GridCraft et DeckCraft, des copies respectives de Word, Excel et PowerPoint.

Ce sont des réimplémentations dites « clean-room » (reconstruites à l'aveugle, sans accès au code d'origine) : le studio affirme être parti de spécifications publiques et de l'observation des logiciels de Microsoft, sans copier leur code source [1]. Les applications sont écrites en Rust, un langage de programmation réputé pour sa rapidité et sa sûreté mémoire (sa capacité à éviter certains bugs dangereux).

Surtout, elles lisent et écrivent les vrais formats de Microsoft (DOCX, XLSX et PPTX), ceux que votre collègue vous envoie par courriel. Le tout est publié gratuitement sur GitHub (la grande plateforme d'hébergement de code), en open source (code public, que chacun peut lire, modifier et réutiliser) sous licences MIT et Apache 2.0, sans abonnement.

L'accueil a été spectaculaire. En quelques jours, les trois dépôts ont cumulé des milliers d'étoiles GitHub, l'équivalent des « j'aime » chez les développeurs : plus de 3 500 pour WordCraft, près de 2 000 pour GridCraft et plus de 1 500 pour DeckCraft [2]. Au 12 octobre, les compteurs affichaient environ 7 900, 3 400 et 2 300 étoiles.

Office n'est que le deuxième acte. Thomas avait déjà cloné sept applications d'Adobe, dont PhotoCraft, une copie de Photoshop qui approchait les 40 000 étoiles le 10 octobre et en dépasse aujourd'hui 50 000.

Le fil conducteur, c'est l'IA. Sur les sept applications Adobe, 3 876 des 5 031 commits (les enregistrements successifs de modifications du code) désignent Claude Opus 5.5, un modèle d'Anthropic, comme co-auteur, soit environ 77 % des commits [3]. Autrement dit, la machine n'a pas seulement aidé : elle a écrit la majeure partie du code.

« 4 fois mieux que Google par employé » : ce que vaut vraiment ce chiffre

La phrase qui a enflammé les réseaux ne vient pas d'un communiqué, mais d'un message de Thomas sur X, le 9 octobre 2026. Interpellé par un internaute relayant des vidéos TikTok qui qualifiaient sa copie de Photoshop de « bouillie d'IA » (du code généré à la va-vite, sans réelle maîtrise), il a répondu qu'il savait coder, puis ajouté que les modèles d'IA lui permettaient de travailler comme une entreprise entière [4].

✊ Posthumain n'existe que grâce aux abonnements.

Aucun algorithme. Aucune pub.

❤️ Soutenez-nous aujourd'hui et accédez immédiatement à tous les articles Premium.

JE M'ABONNE

Dans ce même message, il lâche : « je fais 4 fois mieux que Google en chiffre d'affaires par employé ». C'est une revendication personnelle, pas un chiffre audité. Mais elle met un nombre sur une intuition qui traverse toute la tech en ce moment.

Le point de comparaison, lui, est solide. En 2025, Alphabet, la maison mère de Google, a réalisé 402,8 milliards de dollars de chiffre d'affaires avec 190 820 salariés, soit environ 2,11 millions de dollars par personne [5]. Quatre fois ce ratio placerait Thomas autour de 8,5 millions de dollars générés, pour une seule tête.

Ce « quatre fois » reste pourtant à lire pour ce qu'il est : un ratio affirmé, pas une démonstration comptable. On ne connaît ni le chiffre d'affaires réel du studio, ni la façon dont Thomas compte ses effectifs.

La logique sous-jacente n'a pourtant rien d'absurde. Le studio est financé par une activité existante de logiciels pour cinéastes, et il gagne de l'argent en vendant un accès payant, facturé en jetons, à ses modèles d'IA de génération d'images et de vidéos [6]. Peu de salaires, des outils qui écrivent le code : la structure de coûts n'a rien à voir avec celle d'une multinationale.

Belle vitrine, moteur fragile : ce que les chiffres du projet avouent

C'est ici qu'il faut ralentir. Les taux de couverture affichés par ArtCraft sont flatteurs, mais ils comptent surtout le nombre de boutons présents, pas leur fiabilité. Et ces pourcentages sont fournis par le studio lui-même, sans aucune vérification indépendante.

La copie d'Excel, GridCraft, est la plus avancée : elle couvre 89 % des commandes du ruban (la barre d'outils en haut de l'écran) et plus de 500 des 523 fonctions de calcul d'Excel, dont des formules récentes comme XLOOKUP (recherche dans un tableau) ou LAMBDA (fonctions sur mesure). Ses auteurs estiment pourtant qu'elle n'est prête qu'à 50 % pour un vrai travail, une fois pondérée par les usages réels [7].

WordCraft, la copie de Word, couvre 88 % des commandes du ruban, mais ses auteurs ne la situent qu'à environ 60 % du chemin vers un usage réel. DeckCraft, pour PowerPoint, affiche 79 % des fonctionnalités et environ 55 % de préparation. L'écart entre la façade et la profondeur se lit d'un coup d'œil sur le graphique suivant.

Barres groupées : part de l'interface reproduite et part prête pour un usage réel, déclarées par ArtCraft pour WordCraft, GridCraft et DeckCraft.
Les trois copies reproduisent presque toute l'interface d'Office, mais leurs auteurs les estiment prêtes à 50 à 60 % seulement pour un vrai travail. Chiffres déclarés par ArtCraft, non vérifiés par un tiers. – Source : ArtCraft, READMEs des dépôts WordCraft, GridCraft et DeckCraft (12 octobre 2026). © Posthumain

Les limites sont concrètes, et elles touchent exactement là où la bureautique fait mal. Au moment de l'annonce, WordCraft perdait les graphiques, les SmartArt et les objets OLE (des éléments insérés, comme un tableur embarqué) quand on ouvrait puis réenregistrait un fichier DOCX, et aucun test sur de vrais documents n'avait commencé [1]. Le projet assure conserver ces éléments depuis le 10 octobre, mais les tests sur des fichiers réels restent à faire.

En bureautique, la tolérance à l'erreur est nulle : un seul fichier corrompu la veille d'une échéance efface tous les bénéfices d'une longue liste de fonctions. ArtCraft a franchi la première marche, produire un logiciel qui ouvre et enregistre des fichiers. Les marches suivantes sont celles où le travail réel casse.

Le vrai signal : la masse de code ne protège plus les géants

Alors, démonstration creuse ou tournant ? Les deux lectures se défendent, et c'est ce qui rend l'affaire intéressante. Personne ne remplacera Office par ces applications demain matin dans un cabinet d'avocats. Le fait marquant est ailleurs : un seul développeur, appuyé sur un modèle d'IA, peut désormais s'attaquer crédiblement à trois logiciels vieux de plusieurs décennies.

Ce qui demandait des années de travail d'équipe se tente aujourd'hui en quelques semaines. Thomas a résumé sa conviction le 5 octobre sur Hacker News, un forum de développeurs très suivi : selon lui, tout peut désormais devenir open source, multiplateforme et en Rust. La formule est grandiloquente, mais elle décrit une bascule réelle du rapport de force.

Cette accélération a un prix, documenté par la recherche. En testant plus de 100 modèles d'IA sur 80 tâches de programmation, l'éditeur de sécurité Veracode a constaté qu'ils introduisaient une faille du Top 10 OWASP (la liste de référence des vulnérabilités web les plus graves) dans 45 % des cas testés [8]. Une analyse de CodeRabbit portant sur 470 contributions à des projets open source a, elle, relevé jusqu'à 2,74 fois plus de problèmes de sécurité dans le code coécrit par l'IA que dans le code humain [9].

Le piège est insidieux parce que ce code semble propre : il compile, passe les tests, et accumule pourtant une dette technique (des défauts cachés qu'il faudra payer plus tard) dans la gestion des erreurs et les cas limites. C'est tout l'enjeu soulevé par le témoignage d'un ingénieur sur le code non relu poussé en production. Un logiciel de bureautique, qui manipule les documents vitaux d'une organisation, est exactement le terrain où cette dette se paie cash.

La stratégie Posthumain : quand faire confiance à un logiciel écrit par une IA

Faut-il installer WordCraft lundi matin ? La réponse honnête dépend moins de l'enthousiasme que d'une question que presque personne ne se pose correctement : à quel moment peut-on raisonnablement faire confiance à un logiciel écrit en grande partie par une IA, et à partir de quand devient-on imprudent ?

L'affaire ArtCraft n'a rien d'un cas isolé. Elle annonce une vague d'outils du quotidien reconstruits à toute vitesse : gratuits pour la plupart, séduisants en démonstration, et fragiles précisément là où ça compte. Savoir les trier devient une compétence de base, au même titre que repérer un courriel d'hameçonnage.

Le plus utile est donc une grille de décision applicable à ce logiciel comme au suivant, pour savoir où placer le curseur entre curiosité et prudence. Car le danger le plus sérieux est invisible : un fichier qui s'ouvre parfaitement peut avoir déjà perdu une partie de son contenu, sans le moindre message d'erreur.

La première règle de cette grille tient en une seule question à se poser avant chaque usage, et le réflexe le plus courant consiste à y répondre à l'envers.

Suivez-nous sur les réseaux sociA0110010001