Clones d'IA : comment le blocage visant Anthropic a armé l'Asie contre l'Amérique

En deux semaines, Tokyo et Pékin ont riposté au blocage de Washington de l'accès mondial aux modèles les plus puissants d'Anthropic — et les États-Unis ont déjà, partiellement, fait machine arrière. Qui gagne vraiment ?

Clones d'IA : comment le blocage visant Anthropic a armé l'Asie contre l'Amérique
© Posthumain

Le 12 juin 2026, à 17h21, Anthropic reçoit une lettre du gouvernement américain. Une heure plus tard, les deux modèles d'IA les plus puissants de l'entreprise disparaissent des écrans du grand public. Sur le papier, l'ordre ne vise que les non-Américains — où qu'ils soient, employés étrangers d'Anthropic compris. Mais faute de pouvoir vérifier la nationalité de chaque utilisateur en temps réel, Anthropic coupe les deux modèles pour tout le monde, partout.

Anthropic, c'est le laboratoire d'IA américain derrière Claude, le robot conversationnel rival de ChatGPT. Les deux modèles coupés s'appellent Mythos 5 et Fable 5 : les IA les plus puissantes de l'entreprise, capables notamment de débusquer toutes seules des failles dans les logiciels — assez, selon Washington, pour devenir une arme. L'ordre relève du contrôle des exportations, l'outil que les États-Unis utilisent d'ordinaire contre des technologies militaires.

Précisons d'emblée le périmètre. On ne parle pas ici de Claude tout entier : les autres modèles d'Anthropic, comme Claude Opus 4.8, sont restés accessibles. Le blocage visait spécifiquement la famille « Mythos », la plus sensible. Et c'est lui qui a déclenché, en quelques jours, une réaction en chaîne en Asie.

Dans cet article :

  • L'arme que l'Amérique a débranchée — et pourquoi ça a paniqué le monde entier
  • Tokyo et Pékin dégainent leurs « Mythos » maison en deux semaines
  • Le retournement que personne n'avait vu venir : l'Amérique rouvre déjà la porte
  • Alors, qui gagne vraiment ? La stratégie Posthumain

L'arme que l'Amérique a débranchée — et pourquoi ça a paniqué le monde entier

Pourquoi couper une IA déjà déployée chez des millions de gens ? Le gouvernement craignait une faille : la possibilité de « jailbreaker » Fable 5 — de contourner ses garde-fous — pour s'en servir à des fins cyberoffensives. C'est la première fois qu'un contrôle d'exportation frappe un produit logiciel grand public déjà en circulation.

Anthropic n'était pas d'accord. L'entreprise a expliqué n'avoir reçu qu'une preuve « verbale » d'un jailbreak « étroit et non universel », et a contesté qu'on recalle un modèle utilisé par des centaines de millions de personnes pour cette seule raison [1]. Mais elle a obéi, en débranchant tout.

Le point qui fâche : l'ordre s'applique aussi aux pays alliés. Des nations qui partagent leur renseignement et leur défense avec Washington se sont retrouvées à égalité avec la Chine et la Russie. De quoi raviver de vieilles peurs sur la dépendance technologique.

Le Premier ministre canadien Mark Carney l'a dit avant le sommet du G7 : selon lui, personne n'a mal agi dans cette affaire, mais ce serait une faute d'accepter la situation sans en tirer la leçon et sans diversifier ses sources [3]. Traduction : on ne veut plus jamais dépendre d'un seul interrupteur situé à Washington.

Tokyo et Pékin dégainent leurs « Mythos » maison en deux semaines

Un marché laissé vacant ne le reste jamais longtemps. Deux semaines après l'ordre, deux entreprises asiatiques ont occupé l'espace libre — une à Tokyo, une à Pékin [2]. Avec des stratégies radicalement opposées.

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Côté japonais, Sakana AI (un laboratoire de Tokyo cofondé en 2023 par d'anciens de Google) a lancé Fugu, du nom japonais du poisson-globe. Son approche est inhabituelle. Au lieu de bâtir un modèle géant de zéro, Sakana a entraîné un petit « chef d'orchestre » de 7 milliards de paramètres (les réglages internes qui déterminent la taille d'un modèle) dont le seul rôle est de décider quel autre modèle doit traiter chaque partie d'un problème [4].

On appelle ça un modèle d'orchestration : une IA qui ne répond pas elle-même, mais qui assemble une équipe de modèles spécialisés et synthétise leur travail. Sakana revendique des scores de premier plan sur les tests de référence (benchmarks, des examens standardisés qui mesurent les capacités d'une IA).

Diagramme en barres montrant que 81% des dirigeants sont inquiets de leur dépendance, 74% verraient leur activité perturbée, mais seulement 6% pourraient changer de fournisseur sans casse
Sakana ne fabrique pas un modèle géant : son petit « chef d'orchestre » de 7 milliards de paramètres pioche dans d'autres IA et affiche tout de même ces scores. Chiffres annoncés par l'entreprise, à vérifier soi-même. — Source : Sakana AI — page de lancement Sakana Fugu, juin 2026. © Posthumain

Le pari intellectuel est malin : si un petit routeur obtient de bons résultats en choisissant le bon gros modèle au bon moment, alors la compétence rare n'est peut-être plus d'entraîner des modèles géants, mais de savoir quand ne pas tous les utiliser.

Le cofondateur David Ha a résumé sa philosophie sur X : compter sur un fournisseur unique pour une infrastructure nationale est un risque que les contrôles d'exportation ont rendu impossible à ignorer.

Côté chinois, le ton est tout autre. La firme de cybersécurité 360 Security a dévoilé Tulongfeng, un outil de découverte automatique de failles, lors de la conférence ISC.AI 2026 à Pékin le 24 juin. Son fondateur Zhou Hongyi l'a présenté sans détour comme « la version chinoise de Mythos » [5].

Zhou ne cache pas le retard technique. Il a concédé que les modèles chinois accusent encore un écart de 20 à 30 % en capacité de base face aux américains, mais a jugé qu'attendre la parité n'était pas une option. Sa parade : compenser des modèles plus faibles par une ingénierie plus lourde autour d'eux.

Son image résume la philosophie chinoise. Là où l'Amérique cultive « un hacker de génie », 360 dit construire une équipe complète qui tourne 24h/24 et fait moins d'erreurs. L'entreprise affirme avoir déjà trouvé 3 432 failles logicielles, dont 105 confirmées par les autorités chinoises — des chiffres que Reuters n'a pas pu vérifier de façon indépendante [6].

Le retournement que personne n'avait vu venir : l'Amérique rouvre déjà la porte (à moitié)

Voilà l'angle mort de toute cette panique. Pendant que les titres claironnaient « l'Amérique se referme », Washington faisait déjà marche arrière. Le 26 juin, le département du Commerce a autorisé Anthropic à rouvrir Mythos 5 à des « partenaires de confiance » triés sur le volet.

Concrètement, plus de 100 entreprises et institutions — dont de nombreuses du classement Fortune 500 — ont retrouvé l'accès, sans licence d'exportation [7]. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a estimé que des garde-fous appropriés étaient désormais en place pour ces partenaires triés.

Mais la porte ne s'est rouverte qu'à moitié. Les organisations hors de la liste approuvée restent bloquées : gouvernements étrangers, entreprises non agréées, particuliers. Et le sort de Fable 5, le modèle grand public, n'était même pas tranché dans la lettre.

Le même jour, OpenAI — le créateur de ChatGPT — annonçait livrer ses trois nouveaux modèles à un « petit groupe de partenaires de confiance », en accord avec le gouvernement [8]. Les contours d'un nouveau régime se dessinent : Washington veut désormais un droit de regard sur le déploiement des IA de pointe.

Pour les alliés, ce demi-rétropédalage ne règle rien. Il démontre l'inverse de ce que voulait l'Amérique : l'accès à une IA américaine peut être coupé, puis rouvert, au gré d'une décision politique. Cette vulnérabilité n'a rien d'accidentel ; elle découle directement du fait de dépendre d'un fournisseur unique soumis à un État.

Alors, qui gagne vraiment ? La stratégie Posthumain

À court terme, Anthropic ne perd presque rien ; à long terme, l'Amérique a peut-être fourni elle-même l'argument de ses concurrents. Et le vrai gagnant n'est aucun des trois camps que l'on croit.

Anthropic encaisse le choc, mais le récit lui échappe

Commençons par corriger une idée reçue. Anthropic est loin d'être la plus lésée dans l'histoire. Le laboratoire affichait un chiffre d'affaires annualisé (projeté sur douze mois) de 47 milliards de dollars en mai 2026, et personne ne sait quelle part dépend vraiment des clients asiatiques [2]. La réouverture aux Fortune 500 protège l'essentiel du revenu entreprise.

Ce qu'Anthropic a perdu, c'est le récit. Pendant deux semaines, le message martelé partout en Asie a été simple : une IA américaine peut s'éteindre du jour au lendemain. Même si le blocage prend fin, des alternatives locales, entraînées pour mieux comprendre la langue et la nuance régionales, comblent déjà le trou. La confiance, une fois fêlée, ne se rachète pas avec un chiffre d'affaires.

L'Asie ne gagne pas (encore) la technique — elle gagne le narratif

Soyons lucides : ni Fugu ni Tulongfeng ne « battent » frontalement les modèles américains. Les scores de Sakana sont auto-déclarés et de premiers utilisateurs ont rapporté des temps d'attente de plusieurs minutes. Zhou admet lui-même un retard de 20 à 30 %. Leur vraie victoire est ailleurs : ils vendent une garantie que l'Amérique ne peut plus offrir — l'accès sans risque d'embargo.

Cette bascule dépasse les deux startups. L'Inde a injecté environ 1,25 milliard de dollars dans son programme d'IA souveraine (développée et contrôlée au niveau national), et sa pépite Sarvam est devenue une licorne (startup valorisée à plus d'un milliard de dollars) à 1,5 milliard mi-juin [9].

Chaque grande économie a désormais son initiative d'IA nationale. Le blocage Mythos n'a pas créé ce mouvement — il lui a donné un argument concret, désormais impossible à balayer.

Le vrai gagnant : celui qui ne dépend de personne

Et c'est là que ça vous concerne, même si vous n'êtes ni Anthropic ni un État. Le gagnant structurel de cette histoire, c'est l'organisation (entreprise, administration ou même indépendant bien outillé) qui a conçu son usage de l'IA pour ne dépendre d'aucun fournisseur unique.

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