États-Unis : Trump ordonne d'appeler l'IA « Super Intelligence » par décret

Un décret présidentiel interdit à l'administration américaine d'écrire « intelligence artificielle ». Le mot officiel est désormais « Super Intelligence ». Coup de communication ou aveu de faiblesse politique ?

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États-Unis : Trump ordonne d'appeler l'IA « Super Intelligence » par décret
© Posthumain

Le 29 septembre 2026, à 17 heures, Donald Trump a signé un texte qui interdit à son propre gouvernement d'écrire deux mots : « intelligence artificielle ». À la place, un seul terme est désormais autorisé dans toute l'administration américaine : « Super Intelligence ».

Le décret présidentiel s'intitule « Inaugurer l'ère de la Super Intelligence ». Il ordonne à toutes les agences fédérales d'employer les termes « Super Intelligence » et « SI » dans les correspondances officielles, les communications publiques, les sites web et les rapports, et de « ne plus reconnaître » les mots « intelligence artificielle » et « IA ».

Un décret présidentiel (executive order, un texte signé par le président qui s'impose à l'administration sans passer par le Congrès) qui légifère sur le vocabulaire : la scène a de quoi surprendre. Mais derrière le coup de communication, il y a un calcul politique très précis et un mot qui veut déjà dire tout autre chose.

Dans cet article :

  • Ce que le décret ordonne exactement
  • « Super Intelligence » : le mot piégé que Trump s'est choisi
  • Le vrai mobile : des sondages catastrophiques
  • L'accord des géants de la tech, signé le même jour
  • Ce qui va réellement se jouer

Ce que le décret ordonne exactement

Le texte est sans ambiguïté sur son intention. « L'administration doit utiliser les termes “Super Intelligence” et “SI” à la place de “Intelligence artificielle” et “IA”, et ne reconnaîtra pas l'usage de “Intelligence artificielle” et “IA” dans tout cadre applicable », dit le décret, dans la limite de ce que permet la loi [1].

La Maison-Blanche justifie le changement par la volonté de « reconnaître la frontière technologique en constante progression et la promesse illimitée qu'elle offre au peuple américain » [2]. Le président estime, lui, que le mot « artificiel » fait passer cette intelligence pour « fausse », alors qu'elle ne l'est pas.

La portée du décret reste toutefois limitée. Il ne s'applique qu'aux documents « non statutaires » de la branche exécutive, ce qui laisse en suspens le sort des lois et des noms d'agences qui contiennent déjà « IA » [3]. Autrement dit, il change le vocabulaire des communiqués, pas celui du code de loi.

Le décret confie enfin une mission à son conseiller scientifique : proposer une définition fédérale de la « Super Intelligence » et dire si ce terme doit modifier, élargir ou remplacer la définition légale existante de l'intelligence artificielle [2]. Le mot est imposé avant même d'être défini.

« Super Intelligence » : le mot piégé que Trump s'est choisi

Le problème, c'est que « superintelligence » n'est pas un mot neuf que l'on peut remplir à volonté. Il possède déjà un sens précis et bien établi dans la recherche. Le terme désigne une intelligence hypothétique qui dépasserait de loin les capacités cognitives humaines dans presque tous les domaines.

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La définition fait référence au livre du philosophe Nick Bostrom, « Superintelligence », paru en 2014, de lequel il la décrit comme « tout intellect qui dépasse largement la performance cognitive des humains dans pratiquement tous les domaines d'intérêt » [4]. On parle ici d'un futur possible, pas d'un logiciel de 2026.

Les chercheurs classent en général l'IA en trois niveaux. L'ANI (intelligence artificielle étroite), qui couvre tous les systèmes actuels comme ChatGPT, Claude ou Gemini. L'AGI (intelligence artificielle générale), aussi performante qu'un humain sur la plupart des tâches. Et l'ASI, la superintelligence, qui surpasserait l'humanité tout entière.

Or, les outils d'aujourd'hui sont au premier étage de cette échelle, très loin du troisième. Appeler « Super Intelligence » un agent conversationnel actuel, c'est comme baptiser une trottinette « vaisseau interstellaire ». Cette confusion n'a pas échappé aux spécialistes et c'est précisément là que le décret devient contre-productif.

Pour un professeur de marketing de l'université de Chicago interrogé par Newsweek, le changement a peu de chances de prendre sans l'adhésion des industriels, car le terme « a un sens très spécifique dans le monde de la technologie » [5].

Une professeure de l'université de Boston va plus loin : selon elle, « Super Intelligence » risque de nourrir une défiance encore plus grande que « intelligence artificielle », en suggérant une puissance que l'humain ne maîtrise pas.

C'est tout le paradoxe. En voulant rendre la technologie plus rassurante, Trump lui a peut-être collé l'étiquette la plus anxiogène du secteur, celle-là même que brandissent ceux qui réclament de ralentir ou d'arrêter la course.

La question de savoir qui gagne vraiment cette course est d'ailleurs loin d'être tranchée, comme le montre notre analyse sur l'avance américaine face à la Chine.

Le vrai mobile : des sondages catastrophiques

Pour comprendre le décret, il faut regarder le calendrier. Il tombe à quelques semaines des élections de mi-mandat (les midterms, le scrutin de mi-parcours qui renouvelle une partie du Congrès), un scrutin de plus en plus façonné par l'inquiétude des Américains face à l'IA [6].

Et sur ce terrain, Trump est en difficulté. Un sondage de l'université du Massachusetts à Amherst, mené en août 2026, montre que seuls 23 % des Américains jugent qu'il a bien géré le dossier de l'IA, contre 57 % qui estiment le contraire [7].

Diagramme en barres : 23 % des Américains estiment que Trump gère bien l'IA, contre 57 % qui estiment qu'il la gère mal.
Avant même le décret, la gestion de l'IA par Donald Trump était largement désapprouvée : 23 % de jugements favorables contre 57 % de jugements négatifs. – Source : University of Massachusetts Amherst, sondage août 2026. © Posthumain

Le rejet touche même son propre camp. Dans ce sondage, 42 % des sympathisants se décrivant comme « très » proches du mouvement MAGA se disent opposés à l'installation d'un centre de données (data center, ces immenses entrepôts de serveurs qui font tourner l'IA) dans leur commune [8].

Le rejet de ces infrastructures est devenu massif et bipartisan, un phénomène que nous avions détaillé dans notre enquête sur l'opposition aux data centers.

L'anxiété est générale. Selon un sondage CNN/SSRS publié mi-septembre, 75 % des Américains regardent l'essor de l'IA avec « crainte et inquiétude », et 71 % veulent que l'État fédéral la régule davantage [9].

Diagramme en barres : 75 % des Américains regardent l'essor de l'IA avec crainte, 71 % veulent que l'État fédéral la régule davantage.
Le décret arrive alors que 75 % des Américains disent regarder l'essor de l'IA avec crainte et 71 % réclament davantage de régulation fédérale. – Source : CNN/SSRS, sondage septembre 2026. © Posthumain

Face à ces chiffres, Trump n'a pas changé de ligne : il a changé le mot. Le décret ressemble à une réponse de communication à un problème de fond : plutôt que de réguler une technologie qui inquiète, on la rebaptise pour qu'elle « sonne » mieux. La stratégie s'inscrit dans une série de renommages déjà menés, du golfe du Mexique devenu « golfe d'Amérique » au lac Ontario [5].

Le sénateur démocrate Mark Warner, vice-président de la commission du renseignement du Sénat, a résumé la critique : « changer le nom de l'intelligence artificielle ne fait rien pour répondre aux risques bien réels que posent des systèmes d'IA de plus en plus puissants » [10]. Le fond du problème reste entier.

L'accord des géants de la tech, signé le même jour

Le décret n'est pas tombé seul. Il a suivi un déjeuner à la Maison-Blanche réunissant les patrons des plus grandes entreprises technologiques, à l'issue duquel un second document a été signé : le « White House Accord on Super Intelligence » (l'accord de la Maison-Blanche sur la Super Intelligence).

Ce texte est distinct du décret. Long d'un peu plus de 300 mots, il ne dit rien du changement de nom : le terme de Trump n'apparaît que dans son titre [3]. Il engage les signataires à mettre en place quatre couches de contrôles et d'audits pour la sécurité de leurs modèles les plus avancés.

C'est un plateau de signatures exceptionnel : outre Trump, on y trouve Sundar Pichai (Google), Dario Amodei (Anthropic), Mark Zuckerberg (Meta), Greg Brockman (OpenAI), Elon Musk (xAI) et Jensen Huang (Nvidia) [11].

Le document précise que ces engagements sont pour l'instant volontaires, mais qu'« avec le temps, il pourrait être logique de codifier ces étapes dans des lois ou des règlements ».

Interrogé pour savoir si ce texte était contraignant, Trump a répondu qu'il était « moralement contraignant », le comparant à « une sorte de constitution » [12]. Une formule qui résume l'approche de l'administration : la confiance et l'autorégulation plutôt que la contrainte légale.

Cette préférence pour l'autorégulation contraste avec le débat européen sur l'encadrement de l'IA, que nous suivons dans notre décryptage sur les lois qui reculent.

Ce qui va réellement se jouer

Ce décret est d'abord un objet politique, pas technologique. Il ne modifie pas une ligne de code ni un seul système. Pour le lecteur, l'enjeu n'est donc pas de savoir si l'administration américaine dira « SI » ou « IA », mais de lire correctement ce que cette manœuvre révèle. Trois angles méritent d'être surveillés dans les mois qui viennent.

Un baromètre de l'opinion, pas un tournant technique

Le vrai signal du décret, c'est la panique politique qu'il trahit. Quand un gouvernement légifère sur le vocabulaire plutôt que sur les usages, c'est souvent le symptôme d'un dossier qu'il ne maîtrise pas sur le fond.

Les chiffres le confirment : l'IA est devenue un sujet de mi-mandat et l'opinion penche vers les candidats favorables à une régulation plus stricte [6]. Un sondage Quinnipiac cité fin septembre indiquait que 73 % des électeurs s'opposent à la construction de centres de données dans leur communauté.

À surveiller, donc : non pas le mot employé dans les communiqués, mais la manière dont ce rejet se traduira dans les urnes, puis dans d'éventuelles régulations locales ou fédérales. Le renommage est un pari sur la perception ; les infrastructures, elles, restent bien visibles dans le paysage et sur les factures d'électricité.

Le fossé entre Washington et l'industrie

Le décret pourrait n'avoir aucun effet réel, pour une raison simple : l'industrie n'a pas suivi. Aucune grande entreprise technologique n'a indiqué qu'elle abandonnerait le vocabulaire scientifique établi de longue date.

Les experts consultés par la presse anglophone sont clairs : sans adoption par les leaders du secteur, le renommage a peu de chances de s'imposer. Un chercheur en éthique du numérique de l'université de Melbourne juge même le procédé « trompeur », parce que « super intelligence » désigne d'ordinaire un système capable de s'améliorer seul, ce qui, selon lui, n'existe pas encore.

Le point à observer est le suivant : les patrons de la tech adopteront-ils le terme malgré tout, non par conviction mais par intérêt ? Un décret qui plaît au président peut faciliter des autorisations de terrains, des permis de construire pour data centers, un climat réglementaire favorable. Le mot deviendrait alors une monnaie d'échange, pas une vérité scientifique.

La vraie question, escamotée par le débat sémantique

Le danger le plus subtil du décret est qu'il déplace la conversation. Tant que l'on débat du mot, on ne débat pas de la sécurité des systèmes. Or c'est là que se situe l'enjeu, y compris pour les signataires de l'accord de la Maison-Blanche, dont plusieurs ont eux-mêmes alerté sur les risques de la technologie.

L'accord signé le 29 septembre reste volontaire : les entreprises s'engagent à « corriger mutuellement leurs devoirs », selon la formule d'Elon Musk, sans obligation légale. La solidité de ces garde-fous dépend entièrement de la bonne volonté de ceux qui les rédigent et de la pression publique qui les entoure.

Pour le lecteur, la boussole est simple. Chaque fois qu'un responsable parlera de « Super Intelligence » dans les mois qui viennent, la bonne question n'est pas « quel mot emploie-t-il ? » mais « de quel risque concret parle-t-il et qui vérifie qu'il est traité ? ».

Le vocabulaire change ; les enjeux de pouvoir, de sécurité et de facture énergétique, eux, restent exactement les mêmes.

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Sources principales :

  1. MLex – "Trump signs 'Super Intelligence' executive order to replace 'AI' in government use"
    Le décret impose l'usage de « Super Intelligence » et « SI » et cesse de reconnaître « Intelligence artificielle » et « IA » dans tout cadre applicable. (mlex.com)
  2. Maison-Blanche – "Fact Sheet: President Donald J. Trump Inaugurates The Era of Super Intelligence"
    Le décret ordonne à toutes les agences d'employer « SI » et charge le conseiller scientifique de proposer une définition fédérale du terme. (whitehouse.gov)
  3. CNBC – "Trump tries to rename AI 'super intelligence' as polls show him sinking on key issue"
    Le décret ne vise que les documents non statutaires ; l'accord de la tech, distinct, n'évoque le terme que dans son titre. (cnbc.com)
  4. Defense One – "'Super Intelligence': the president's new term for AI, explained"
    Superintelligence est un terme établi popularisé par Nick Bostrom en 2014, désignant un intellect dépassant de loin l'humain dans presque tous les domaines. (defenseone.com)
  5. Newsweek – "Can Trump Rebrand AI? Experts Weigh President's 'Super Intelligence' Push"
    Des experts en marketing jugent le renommage peu probable sans adhésion de l'industrie et redoutent qu'il aggrave la défiance du public. (newsweek.com)
  6. Built In – "From Flock Cameras to Data Centers, These Are the AI Issues Shaping the 2026 Midterms"
    L'IA est devenue un sujet clivant des midterms, l'opinion basculant vers les candidats favorables à une régulation plus stricte. (builtin.com)
  7. University of Massachusetts Amherst – "UMass Amherst poll on AI and Trump" (via Newsweek)
    Seuls 23 % des Américains jugent que Trump a bien géré l'IA, contre 57 % qui pensent le contraire, sondage d'août 2026. (newsweek.com)
  8. UMass Amherst – "Just 1 in 9 Americans Support AI Data Center Construction in their Local Communities"
    42 % des sympathisants « très » MAGA s'opposent à un data center dans leur commune, contre 25 % ouverts à l'idée. (umass.edu)
  9. CNN – "Trump's made his big call on AI. Humanity's fate may ride on him being right"
    Un sondage CNN/SSRS montre que 75 % des Américains voient l'essor de l'IA avec crainte et 71 % veulent que l'État fédéral la régule davantage. (edition.cnn.com)
  10. CNBC – "Sen. Mark Warner statement on Trump's AI rebrand"
    Le sénateur Mark Warner juge que renommer l'IA ne répond en rien aux risques réels de systèmes de plus en plus puissants. (cnbc.com)
  11. Nextgov/FCW – "White House unveils 'super intelligence' executive order and industry accord"
    L'accord, signé par Trump et six patrons de la tech. (nextgov.com)
  12. CBS News – "Trump and major AI executives sign "morally binding" voluntary controls: "It's almost like a constitution"
    L'accord est jugé « moralement contraignant » par Trump. (cbsnews.com)
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